Un "clouage", dans le vocabulaire des échecs, désigne l'attaque d'une pièce qui protège elle-même une pièce d'une valeur supérieure. Si cette pièce est le Roi, on parlera de "clouage absolu". Une manoeuvre rare et forte qui convient parfaitement à cette adaptation par David Sala du chef-d'oeuvre de Stefan Zweig, Le Joueur d'échecs, un court roman publié en 1943 mais écrit en 1941, quelques mois avant le suicide de l'écrivain autrichien. En s'attaquant à une oeuvre a priori plus grande que lui, David Sala a en effet fait mouche, et même échec et mat: son propre Joueur d'échecs est une pure oeuvre de bande dessinée, qui frise elle-même le chef-d'oeuvre. Rarement en effet, tous les outils propres au 9e art -découpage, silence, visages, couleurs, jusqu'aux motifs des décors- avaient vibré aussi harmonieusement pour narrer de concert les affres intérieures d'un homme, poussé vers la folie par la barbarie nazie, mais sauvé (ou au contraire définitivement perdu?) par la grâce d'un échiquier imaginaire. Ou quand la force graphique rejoint celle du récit.
...

Un "clouage", dans le vocabulaire des échecs, désigne l'attaque d'une pièce qui protège elle-même une pièce d'une valeur supérieure. Si cette pièce est le Roi, on parlera de "clouage absolu". Une manoeuvre rare et forte qui convient parfaitement à cette adaptation par David Sala du chef-d'oeuvre de Stefan Zweig, Le Joueur d'échecs, un court roman publié en 1943 mais écrit en 1941, quelques mois avant le suicide de l'écrivain autrichien. En s'attaquant à une oeuvre a priori plus grande que lui, David Sala a en effet fait mouche, et même échec et mat: son propre Joueur d'échecs est une pure oeuvre de bande dessinée, qui frise elle-même le chef-d'oeuvre. Rarement en effet, tous les outils propres au 9e art -découpage, silence, visages, couleurs, jusqu'aux motifs des décors- avaient vibré aussi harmonieusement pour narrer de concert les affres intérieures d'un homme, poussé vers la folie par la barbarie nazie, mais sauvé (ou au contraire définitivement perdu?) par la grâce d'un échiquier imaginaire. Ou quand la force graphique rejoint celle du récit. Le récit donc, qui a d'ores et déjà marqué des générations de lecteurs, parmi lesquels David Sala il y a 20 ans: en 1941, sur un paquebot partant de New York vers Buenos Aires, deux joueurs d'échecs vont s'affronter lors d'une partie improbable et étouffante. D'un côté, Mirko Czentovic, le champion du monde en titre, Yougoslave aux origines modestes, "inculte au dernier degré", mais maître dans sa et ses parties. De l'autre, l'énigmatique Monsieur B., aristocrate viennois qui n'avait plus touché une pièce d'échecs depuis 25 ans, et qui redoute de s'y remettre. "Je me suis beaucoup intéressé aux échecs, mais dans des circonstances très spéciales. Une histoire compliquée, révélatrice de notre charmante et grandiose époque." Histoire que Monsieur B. va raconter au quidam qui le supplie de jouer une dernière partie: en 1938, après l'annexion de l'Autriche par l'Allemagne et l'arrivée au pouvoir de Hitler et des nationaux-socialistes, Monsieur B., avocat, s'est fait arrêter par les hommes de la SS et enfermer dans une chambre. "On ne me faisait rien, j'étais simplement dans un néant radical et absolu (...) Rien à faire, rien à écouter, rien à voir, un vide privé d'espace et de temps." La pire des tortures pour cet intellectuel, avant qu'il ne parvienne à voler un livre au cours d'une audition. Monsieur B. espérait un Goethe ou un Homère? Il devra son salut à un répertoire des 150 plus grandes parties d'échecs. Parties qu'il va jouer, rejouer et rejouer encore contre lui-même, dans sa tête et jusqu'à la folie, pour résister autant que faire se peut à la barbarie de ses bourreaux... "Ce récit résonnait en moi depuis longtemps, autant pour des raisons personnelles qu'artistiques, explique David Sala. J'ai évidemment eu des sueurs froides en le relisant, mais je savais que je devais m'obliger à ne pas avoir trop recours aux mots, mais bien à l'image. Et si 85% du texte est de Zweig, je devais parvenir à raconter par l'image pour ne pas tomber dans le récit illustré. Je tenais à garder les mots et la langue de Zweig, sans être prisonnier d'une oeuvre qui existe par elle-même. Et proposer une approche très personnelle, à la fois fidèle à l'auteur et à mon ressenti de l'oeuvre." Dont acte: toutes les libertés que prend David Sala se mettent sans exception au service de son récit graphique. Ainsi du paquebot et des rares respirations que les personnages s'y offrent sur le pont: Zweig l'avait décrit de nuit, Sala le transpose en journée pour faire du bâtiment la représentation parfaite et solaire de ce "Monde d'Hier"(du nom d'une de ses dernières nouvelles) auquel Zweig tenait tant et dont la disparition le mena au suicide: une Europe insouciante, artistique et intellectuelle dans une époque de liberté d'esprit et d'élégance, définitivement détruite par la guerre puis le fascisme. Ainsi, aussi, des éléments de ses décors et de ses sols, dont les figures géométriques symbolisent désormais l'esprit torturé et tout en damier de Monsieur B. Ainsi, enfin, de la fameuse scène de l'internement de Monsieur B.: "L'acmé du récit: comment représenter le temps qui passe, la solitude, la folie, le silence? J'ai finalement opté pour une séquence assez longue, presque muette, jouant sur les cadrages, les répétitions et la rythmique, pour recréer le vocabulaire du délire avec mon langage visuel." Un langage visuel qui n'appartient qu'à la bande dessinée et à David Sala, qui mêle ici avec un insolent brio les aquarelles dont il use dans ses livres jeunesse et un dessin au crayon qu'il a développé dans sa précédente adaptation (le polar Cauchemar dans la rue, d'après Robin Cook, déjà chez Casterman): "Tout est travaillé ici directement en couleurs, à l'aquarelle, sur le crayon, sans encrage et en privilégiant l'aplat, en supprimant les ombres portées. Par ce rendu, l'image ne triche pas. C'est comme proposer une vérité nue qui laisse ressurgir une émotion plus intègre. Au lecteur ensuite de l'interpréter." Un lecteur qui ne peut effectivement rester de marbre devant cette oeuvre désormais plus graphique que littéraire, mais toujours aussi forte et aux résonances hélas toujours vivaces, habitée par la mélancolie de Zweig et par un expressionnisme qui doit autant à Klimt et à Egon Schiele qu'à Alberto Breccia. Bref, du grand art, et un des livres de l'année.