L'ÉTÉ DES HÉROÏNES

Par Zora Neale Hurston, éd. Zulma, traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Sika Fakambi, 336 p.
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Figure majeure du mouvement de renouveau de la culture afro-américaine Harlem Renaissance, célébrée par Toni Morrison ou Paul Beatty, Zora Neale Hurston nous a offert, dès 1937, ce chef-d'oeuvre d'émancipation vibrant. On y suit Janie Mae Crawford, depuis les porches aux ragots constants d'Eatonville (Floride) jusqu'à la prise en main de son destin. A travers trois relations sentimentales (le fermier, le puissant, l'amoureux) et d'autres aléas qui flirtent avec le désastre, c'est une héroïne résolument moderne qui émerge, aussi attachante que flamboyante. A. R. Entre "smoutebollen" et parties de cache-cache, Gilles, 6 ans, et la narratrice, 10 ans, fuient les repas familiaux vécus comme des punitions. Jusqu'au jour où un accident vient enrayer le présent... Dès lors, Gilles sombre peu à peu dans les ténèbres où sa soeur aura à coeur de ne pas perdre sa trace. Bel ouvrage d'initiation mâtiné de fantastique, ce premier roman de la Bruxelloise Adeline Dieudonné arpente le labyrinthe de l'adolescence tel un palais des glaces sensuel et acide, où palpite l'inconnu. F. DE. Quand, à 15 ans, elle s'abandonne avec délice à son désir pour Arcady, gourou de la communauté où elle trouve refuge avec parents et grand-mère lesbienne, le corps de Farah ressemble de plus en plus à celui d'un garçon. A Liberty House, zone blanche sise dans le sud-ouest de la France, l'arrivée d'un migrant va semer le doute: l'amour et la tolérance ne s'adresseraient-ils qu'aux bipolaires et électro- sensibles blancs? Lauréat du prix du Livre Inter, le portrait cru et follement libre d'une ado dure à queer. A croquer! F. DE. Et si la révolution perdurait en racontant les soulèvements solidaires du point d'une vue d'une femme? En 1381, la guerre de Cent Ans et la grande peste ont ravagé le royaume d'Angleterre. Dans ce contexte houleux, Joanna Ferrour, opiniâtre et piquante, décide d'embrasser la cause paysanne contre les impôts fixés par Richard II, roi encore adolescent. Pour ce réjouissant premier roman, ouvertement féministe, Marie-Fleur Albecker boute le feu au genre de la fresque historique, avec humour et conscience militante. A. R. Le jour, Mona, 24 ans, passe l'aspirateur sur les petits secrets honteux des riches et leurs angoisses. La nuit, elle distribue des seringues neuves aux junkies. L'un d'entre eux, M. Dégoûtant, lui fait du rentre-dedans. Lucide mais flattée, la voilà qui se propulse dans cette relation toxique qui l'emmènera bien plus loin que prévu, au risque de se désaxer davantage. C'est grâce à un sens décapant du décalage que Jen Beagin et son antihéroïne récurent avec panache la crasse qu'on pourrait craindre dans ce premier roman. A. R. Dans la bouillonnante Lagos, Korede mène de front sa profession d'infirmière et son rôle de grande soeur. Ce dernier prenant une ampleur toute particulière au regard de l'originalité de sa cadette: Ayoola ne peut s'empêcher de tuer ses amants. A Korede de nettoyer et d'éviter que l'étau ne se resserre sur la jeune femme. Avec un humour décapant, Oyinkan Brathwaite signe un premier roman frissonnant et vif sur une singulière solidarité féminine, balayant par la même occasion les déséquilibres des rapports hommes-femmes. N. N. Après une mise au vert où on la fait mariner, une ingénue se trouve enrôlée par les services secrets. "Je vous demande pardon, s'est impatientée Constance, mais vous parlez de quelle affaire? C'est très simple, a répondu le général, vous allez déstabiliser la Corée du Nord." Chef étoilé, Echenoz s'installe à son piano, virevolte du sublime au trivial, laisse macérer, surveille, fait revenir, déglace. "Que d'action, bon sang, que d'action." Entre Paris, Pyongyang et la Creuse, le roman d'espionnage est refait. Régalade! F. DE. Sous forme de chroniques familiales douces-amères, ce recueil à fil rouge nous entraîne en Europe centrale, en Tchécoslovaquie, juste avant la guerre. De ces contrées où un père hâbleur préfère taquiner la carpe que vendre des aspirateurs Electrolux (même s'il est sacrément doué pour ça), où l'on pourrait manger de l'anguille toute l'année. Et si le long du ruisseau Skrivan où s'aventure le fils sont déjà passées les troupes alleman- des, surnage ici une foi dans la beauté de la nature, même éraflée par l'histoire. A. R. Perdu entre deux livres, Samuel Benchetrit invite son double à mettre le nez dehors. Derrière le coup de la panne, l'écrivain se joue élégamment des mésaventures avec éditeur, livreur fantôme, ex-femme et contrôleur des impôts pour faire le plein de super... Et d'imaginer une déclaration d'amour filiale et quelques scènes burlesques tordantes - dont une épopée sur la réintroduction d'un canard en bassin de maison de retraite! Un allegro gourmand sur le fil de la rêverie, au goût de reviens-y. F. DE. Le paternel n'en démord pas: "La mer c'est rien du tout, mais l'océan, ça oui c'est quelque chose!" Avec une exigence de vérité désarmante, Joël Baqué ravive son enfance, affûte la matière des mots sur le fil du haïku, et dit - avec justesse et grincement étouffé - le peuple des enfants, la chaleur à cigales des années 1970, ses débuts comme plus jeune gendarme de France, puis maître nageur-sauveteur des CRS. Baignade chaudement recommandée, où chaque mot ricoche à fleur de peau. F. DE. Wall Street, 1850. Engagé chez un notaire, le taiseux Bartleby refuse bientôt certains travaux, arguant qu'il "préférerait ne pas" - le célébrissime I would prefer not to. Cessant de travailler mais aussi de sortir de l'étude, le clerc dénie son renvoi par son employeur. En 1853, Melville explore ce que Deleuze qualifie de tentative d'épuisement du langage. Irriguant toute la production culturelle du XXe siècle, Bartleby incarne le symbole de la rébellion passive contre l'aliénation par le travail. F. DE. Dans le Londres de l'après-guerre, Nathanael et Rachel sont confiés à de mystérieux individus les initiant au monde interlope de l'escroquerie. Mais ces tuteurs d'un genre spécial sont-ils vraiment ceux qu'ils prétendent être? "Comment se fait-il que nous nous souciions si peu, en apparence, de l'absence de nos parents?" Se nourrissant des marges de l'histoire dont il cartographie les écluses comme les bassins sombres, Michael Ondaatje (Le Patient Anglais) mène ce roman d'apprentissage comme une partie d'échecs. Captivant. F. DE. Que vous connaissiez ou non Nina Allan, prêtresse des zones troubles, ne passez pas à côté de cet énigmatique palais des glaces. Dans ses fragments-mondes, chaque personnage - du joueur d'échecs au marchand de livres ou à la Russe et sa fusée - est hanté par l'aura d'une actrice de films d'épouvante, connue pour avoir tué son amant. Prenons le pari qu'à votre tour, vous esquisserez du bout de vos obsessions votre propre Ruby Castle comme vous aduliez déjà Laura Palmer (Twin Peaks). A. R. Depuis 1965, ce trou noir littéraire - enfin en poche! - compte d'ardents défenseurs, au rang desquels le comédien Denis Lavant, friand de textes monstres. Difficile de qualifier autrement cette fable culte, aussi fangeuse et irréelle qu'époustouflante. Siméon, misérable et candide étranger, y voit son viscéral besoin d'écriture intime contrarié par l'hostilité des habitants d'une vallée qui ne connaît jamais la lumière. Vous n'oublierez pas de sitôt Mme Ham, aubergiste, Clara Dodge ou Le Groll! A. R. Ingénieur en génie civil, Marcus (homme simple et intranquille du comté de Mayo, époux et père) a toujours tâché d'être éthique. Mais combien auront eu son sens de la prévention? Combien n'auront pas cherché à s'attirer les grâces d'un politicien? D'os et de lumière transcende la microéchelle pour nous interroger sur l'obsolescence de l'univers et la place de l'humain dans son environnement. Voilà un roman nimbé d'un faisceau fabuleux pour qui franchira le seuil de son flux de conscience ininterrompu. A. R. Une famille suisse est de retour des vacances en Espagne. Alors qu'Astrid borde les enfants, Thomas, son mari, s'enfonce sans préméditation dans la forêt, bille en tête. D'abord dans le déni et le maintien de l'ordre, Astrid doit faire face à cette disparition. Maître de la subtilité, Peter Stamm explore alors en alternance entre elle et lui les stigmates d'une relation dénouée sans élément déclencheur et la possibilité vertigineuse des tangentes de l'existence. A. R. Le Belge Paul Colize, vieux roublard du roman policier et populaire, trouve toujours des petits "trucs" qui accrochent le regard - surtout s'il est ici belge et féru de presse écrite, puisque l'auteur invite cette fois dans son intrigue le "vrai" Alain Lallemand, journaliste d'investigation au Soir (et lui-même devenu depuis romancier), pour aider Emily, son personnage principal, à faire toute la lumière sur la disparition de son compagnon: un matin comme les autres, il a pris sa voiture, et n'est jamais revenu. Prenant, grisant et noir sans l'être trop. O. V. V. 1985. La guerre froide atteint son paroxysme quand le Comédien, justicier au service du gouvernement, est défenestré. Son ancien allié Rorschach enquête parmi ses comparses masqués à la retraite, dont le Dr Manhattan, surhomme ayant modifié le cours de l'histoire. Articles de journaux, journal intime, mise en abyme, construction en palindrome... Dans cette uchronie à la narration ébouriffante palpite un chef-d'oeuvre. Un comic-book culte dont on n'a pas fini de faire le tour. F. DE. A la sortie de l'édition française de L'Etoile du nord, Kim Jong-un et Donald Trump s'étaient lancés dans un ballet diploma- ticomédiatique aussi interpellant qu'éphémère. Inspiré par un voyage sur place, D.B. John nous plonge dans les coulisses de l'Etat le plus isolé du monde et dans les couloirs de la CIA. Un thriller à plusieurs entrées, autour de l'histoire de jumelles coréennes séparées depuis l'enfance. Le Britannique ne lésine pas sur l'humour pour démonter le système politique de la Corée du Nord, dictature mettant le bonheur en façade et la terreur dans toutes ses pièces. N. N. Par Jo Nesbo, Folio, traduit du norvégien par Céline Romand-Monnier, 688 p. Quand Jo Nesbo ne casse pas la baraque avec ses romans autour du flic fracassé Harry Hole (Le Bonhomme de neige, entre autres), le Norvégien se détend en relisant ses classiques et Shakespeare: voilà Macbeth devenu le meilleur policier de cette ville écossaise, en cheville avec Lady, la patronne du casino. Mais son passé de junkie, ses bouffées de folie et la soif inextinguible du pouvoir qui se refuse à lui vont définitivement le faire sombrer. Un one shot brillant, et cette fois très sombre. O. V. V.