"Au départ, je voulais faire quelque chose autour de la peinture. Je passe ma vie dans le dessin, dans les galeries, je suis fasciné par le graphisme, sans avoir les moyens de m'offrir des dessins ou des toiles du XVIIIe, alors je les photographie. Je cherchais du côté de l'École de Barbizon (la désignation informelle de peintres paysagistes qui dès 1820, tel Corot, choisirent de travailler en plein air et d'après nature, NDLR) , mais je ne savais pas quoi en faire. Et là, je suis tombé sur Bruandet, qui fit ce choix du dessin en pleine nature des décennies plus tôt. Ce n'est pas mon peintre préféré, il est assez mal connu et peu de toiles lui ont survécu, mais il était en colère contre son milieu, en colère contre son époque... Les parallèles entre lui et moi m'ont tout de suite intéressé: je me suis reconnu dans sa manière d'aborder son art, dans sa colère aussi." Frantz Duchazeau nous a donc facilité la tâche sans avoir à lui demander: il y a bel et bien beaucoup de lui dans ce Peintre hors-la-loi que fut Lazare...

"Au départ, je voulais faire quelque chose autour de la peinture. Je passe ma vie dans le dessin, dans les galeries, je suis fasciné par le graphisme, sans avoir les moyens de m'offrir des dessins ou des toiles du XVIIIe, alors je les photographie. Je cherchais du côté de l'École de Barbizon (la désignation informelle de peintres paysagistes qui dès 1820, tel Corot, choisirent de travailler en plein air et d'après nature, NDLR) , mais je ne savais pas quoi en faire. Et là, je suis tombé sur Bruandet, qui fit ce choix du dessin en pleine nature des décennies plus tôt. Ce n'est pas mon peintre préféré, il est assez mal connu et peu de toiles lui ont survécu, mais il était en colère contre son milieu, en colère contre son époque... Les parallèles entre lui et moi m'ont tout de suite intéressé: je me suis reconnu dans sa manière d'aborder son art, dans sa colère aussi." Frantz Duchazeau nous a donc facilité la tâche sans avoir à lui demander: il y a bel et bien beaucoup de lui dans ce Peintre hors-la-loi que fut Lazare Bruandet (1755-1804), un écorché vif perpétuellement agressé par la violence et la bêtise du monde, fasciné par la nature, qui maniait autant le pinceau que l'épée, et qui n'en avait rien à fiche de la postérité! En gros, tout Duchazeau, qui s'offre une véritable catharsis avec ce nouvel album grand format et couleurs. Il s'y révèle au sommet de son énorme talent graphique et narratif, tout en s'étonnant de l'enthousiasme des amateurs à la lecture de ce nouvel album et de ce récit biographique teinté, plus que bien d'autres, d'autobiographie. " Pourtant je pensais me faire défoncer, j'y suis allé à fond: j'entame quand même l'histoire de mon "héros" par un féminicide..." Ce crime -Lazare Bruandet a balancé sa femme par la fenêtre après l'avoir surprise avec un autre homme- obligera le peintre à fuir Paris et à se réfugier en pleine campagne, accueilli par une confrérie de moines. Mais nous sommes en 1793, en pleine Terreur: la France s'enfonce dans la guerre civile, tueries et règlements de comptes sont légion, même les moines s'arment! Mais Bruandet, lui, tente de s'isoler du monde et fait mine de ne s'intéresser qu'à la peinture, lui qui pourtant avait pris la Bastille: "C'est mon métier, observer, déclare-t-il. Observer pour peindre. Je peins pour arriver à rendre ce que vous dissimulez. L'artiste reconnaît que la beauté n'est pas de son fait, elle existe hors de lui. Il doit seulement tenter sa capture." Et pour le reste, ne lui parlez plus jamais des sans-culottes: "C'est qu'il faut qu'aucune infamie ne manque à la révolution". C'est l'histoire d'un artiste détestable et parfois détesté dans une époque de sauvagerie et de régression, en réaction à la Révolution, alors que beaucoup de ses collègues fêtent actuellement en fanfare les 150 ans de la Commune... Oui, Duchazeau aime décidément provoquer et "brosser dans le mauvais sens du poil". "Il est de bon ton d'être de gauche dans les milieux artistiques. Je ne suis pas forcément de droite, mais je vois des absurdités dans le monde de la BD, une gentille utopie écolo-gauchiste qui me met très en colère, et qui m'a poussé à me prendre la tête et à me séparer de plein de collègues. Je me reconnais totalement dans la bande dessinée, mais plus du tout dans ceux qui en font. Je n'aime pas les postures. J'avais cette colère en moi et je voulais la montrer. Mais je ne savais pas qu'elle serait à ce point présente et visible. C'est la grande différence avec mon album précédent Mozart à Paris , qui évoquait lui aussi ce même rejet de la profession que subit un artiste; il y avait peut-être un peu moins de colère." Une colère qui en tout cas l'inspire: auteur en solo depuis Le Rêve de Meteor Slim, on n'avait plus vu et lu un Frantz Duchazeau aussi impliqué et inspiré depuis Pierre de cristal, son récit le plus autobiographique, impression qu'il confirme à nouveau: "Je voulais être totalement dans ce que je fais, être en fusion avec mon personnage, d'où cet aspect très cathartique". Et de rendre palpable dans chaque case ou séquence la fièvre qui s'est emparée de Bruandet, ses yeux fous et cette rage à peine contenue que seuls le dessin et la contemplation d'une nature sans hommes parviennent à calmer un minimum, et temporairement. Une graphie tout en hachures et énergie qui rappelle également les grandes heures de "la nouvelle bande dessinée française" et les meilleurs albums de Blain ou Blutch. Une référence qui est cette fois contestée par le principal intéressé: "Quand j'attaque un album, j'adopte toujours un style différent des précédents. Je ne veux pas d'une carrière à la Morris avec tout le temps le même style et la même série, j'aime changer à chaque fois, et si ce coup-ci ça ressemble à d'autres, je m'en fous. Là, j'ai déjà fini le suivant ( Le Peintre hors-la-loi devait à l'origine sortir en mai 2020, NDLR), il sortira en septembre chez Sarbacane et ça n'a presque plus rien à voir: c'est un petit délire en noir et blanc de 140 pages, une fantaisie macabre autour de la mort." Décidément, la colère lui va bien.