Un dernier exemple récent au hasard. Un internaute, interpellé par sa lecture du livre jeunesse On a chopé la puberté et qu'il jugeait sexiste, postait sur Twitter, puis sur Facebook, quelques extraits "scandaleux". Le lendemain, une pétition demandant le retrait du livre des librairies récoltait près de 150.000 signatures, son éditeur annonçait que le livre ne serait jamais réimprimé et son illustratrice déclarait arrêter tout simplement la série dont les illustrations étaient tirées, série qu'elle menait, et dont elle vivait en partie, depuis plusieurs années. 148.294 signataires réclamant l'autodafé d'un livre jeunesse tiré à 3.000 exemplaires, et dont les auteurs sont désormais marqués, sans doute à vie, du sceau de l'infamie: ils ne pourront plus jamais apparaître dans les recherches Google sans être associés à ce minuscule épisode de leur vie professionnelle.
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Un dernier exemple récent au hasard. Un internaute, interpellé par sa lecture du livre jeunesse On a chopé la puberté et qu'il jugeait sexiste, postait sur Twitter, puis sur Facebook, quelques extraits "scandaleux". Le lendemain, une pétition demandant le retrait du livre des librairies récoltait près de 150.000 signatures, son éditeur annonçait que le livre ne serait jamais réimprimé et son illustratrice déclarait arrêter tout simplement la série dont les illustrations étaient tirées, série qu'elle menait, et dont elle vivait en partie, depuis plusieurs années. 148.294 signataires réclamant l'autodafé d'un livre jeunesse tiré à 3.000 exemplaires, et dont les auteurs sont désormais marqués, sans doute à vie, du sceau de l'infamie: ils ne pourront plus jamais apparaître dans les recherches Google sans être associés à ce minuscule épisode de leur vie professionnelle. La honte, la vindicte populaire et le lynchage numérique se sont abattus sur eux. Sur eux comme sur tant d'autres, qui forment le coeur du livre du journaliste britannique Jon Ronson, tout simplement titré La Honte!. Une enquête vertigineuse, tragique et parfois hilarante qui décortique ce retour et cette flambée des humiliations publiques, ainsi que le rôle, central, joué par le Net et les réseaux sociaux; une révolution technologique, dialectique et sociétale qui devait "donner une voix à ceux qui n'en avaient pas". Or, en chacun de nous sommeille un troll, un hater ou une future victime. Jusque-là, Ronson est spécialiste des longs reportages originaux avec un ton qui ne l'est pas moins - on lui doit entre autres Les Chèvres du Pentagone, qui narrait les expériences paranormales menées au Koweït par l'armée américaine (depuis) adapté au cinéma et Etes-vous psychopathe?, qui dénonçait le business et l'industrialisation des maladies mentales. C'est en janvier 2012 qu'il s'empare du sujet. A l'époque, un autre Jon Ronson se met à poster des messages (stupides) sur Twitter. Il s'agit, en réalité, d'un spambot ou "infomorphe", un logiciel robot capable de collecter des données pour, ensuite, envoyer des spams. Ronson comprend alors que le logiciel a été lancé par des spécialistes qui voulaient se venger d'un article peu amène qu'il avait publié sur la question. "Nous étions au commencement d'une grande renaissance de l'humiliation publique", écrit le journaliste dans son essai. Et d'offrir, dès son premier témoin, une scène aussi glaçante qu'anthologique: Jonah Lehrer, vulgarisateur scientifique et gros vendeur de livres aux Etats-Unis, pris en flagrant délit de mensonges (il avait inventé des citations de Bob Dylan dans un de ses livres sur la créativité) par un blogueur du Washington Post, persuadé, lui, d'incarner "la justice citoyenne". Jonah Lehrer perdit tout, et fut contraint à des excuses publiques. Des excuses qu'il donna lors d'une conférence avec, derrière lui, un mur d'images rendant compte de messages postés en direct sur Twitter: "Il est ennuyeux et pas convaincant." "Jonah Lehrer est un foutu psychopathe." "Il n'a pas prouvé qu'il était capable d'éprouver de la honte." Une punition qui fait remonter Jon Ronson 260 ans plus tôt, en 1742, jusqu'à la première humiliation publique officiellement recensée - 20 coups de fouet en place publique pour adultère. Même sentence ou presque, pour Justine Sacco (en 2013, cette directrice de communication américaine publie un tweet raciste juste avant de prendre l'avion, son message sera relayé en masse sur Twitter et conduira à un lynchage public) et pour Hank et Alex (les deux jeunes développeurs sont photographiés en train de s'échanger des blagues graveleuses pendant une conférence publique par une jeune blogueuse, Adria, qui postera ensuite le cliché avec un commentaire scandalisé sur Twitter). Dans les deux cas, des individus coupables d'une blague de mauvais goût relevée comme telle sur les réseaux puis rediffusée plus largement et qui leur coûtera amis, réputation et boulot en moins de temps qu'il n'en faut pour retwitter un avis définitif. Un goût de la dénonciation qui ne connaît aucun camp: Adria, qui dénonça Hank et Alex fera elle-même ensuite face à des réactions au moins aussi extrêmes, qui lui coûtèrent son job à elle aussi: "J'espère trouver Adria, la kidnapper, lui mettre un sac de torture sur la tête et tirer une balle de 22 subsonic dans son putain de crâne", sifflotait ainsi un Tweet parmi des centaines de milliers. En retrouvant les victimes de ces mises à l'index, en retrouvant aussi les internautes à l'origine de quelques campagnes de diffamation et de honte dont ils n'ont souvent pas conscience de la portée, Jon Ronson offre effectivement "un voyage au pays de la honte" tout à fait sidérant et aux larges ramifications. Recueillant le témoignage d'un juge texan spécialiste des jugements humiliants (un jeune responsable d'un accident a dû se promener tous les week-ends, pendant dix ans (!) avec une pancarte "J'ai tué deux personnes en conduisant ivre") ou celui du célèbre Max Mosley (patron de la F1, surpris par un tabloïd anglais en train de se faire fesser par des femmes en uniforme militaire quasi nazi) qui, a contrario, affirme ne jamais en avoir ressenti de honte et n'avoir pas souffert de l'affaire, Ronson prend aussi de la hauteur en visitant de multiples théories sur la folie collective, la psychologie des foules ou les boucles de rétroaction sans oublier les logarithmes de Google qui vous condamnent à la vindicte permanente (tout en rapportant à la firme de plantureux revenus). Rendant ailleurs compte d'un hilarant "atelier d'éradication de la honte", il brosse surtout un portrait glaçant de notre monde numérique contemporain gangrené par cette nouvelle norme du contrôle social. Un monde dans lequel "nous créons une culture où les gens se sentent en permanence surveillés, où ils ont peur d'être eux-mêmes. C'est plus effrayant que la NSA (NDLR: l'agence nationale de sécurité américaine); la NSA cherche des terroristes. Elle ne tire pas un plaisir psychosexuel de votre malheur. [...] Nous nous voyons comme des non-conformistes, mais je crois que tout ce que nous créons, c'est une ère plus conformiste et conservatrice." Et de conclure, à défaut de pouvoir proposer des solutions: "La chose formidable avec les réseaux sociaux, c'est qu'ils donnent une voix à ceux qui n'en ont pas. Ne les transformons pas en un monde où le meilleur moyen de survivre est de redevenir silencieux."