En 1937, dans un petit village de Tchécoslovaquie, près de la frontière polonaise, l'architecte Bohumil Balda s'inquiète plus du modernisme que du nazisme. Certes, il se méfie comme de la peste des nazis et de leur rhétorique, mais sa passion de l'avant-garde et des toits plats, ainsi que l'affiliation de son beau-père au parti national-socialiste et les premiers travaux que va lui confier l'antenne locale du NSDAP, le voient baisser sa garde petit à petit et estomper ses propres normes. C...

En 1937, dans un petit village de Tchécoslovaquie, près de la frontière polonaise, l'architecte Bohumil Balda s'inquiète plus du modernisme que du nazisme. Certes, il se méfie comme de la peste des nazis et de leur rhétorique, mais sa passion de l'avant-garde et des toits plats, ainsi que l'affiliation de son beau-père au parti national-socialiste et les premiers travaux que va lui confier l'antenne locale du NSDAP, le voient baisser sa garde petit à petit et estomper ses propres normes. Certes, "le Bauhaus est fermé, Mies et Gropius sont déjà aux États-Unis et Ernst May a quitté l'URSS pour l'Afrique" mais "allons, Hitler n'est pas si dangereux que ça". Bohumil Balda finira aspiré par les projets mégalomanes et grandioses du Reich et de son architecte en chef Albert Speer, au point de concevoir pour eux un bâtiment spectaculaire, à la mesure des hallucinantes allocutions des dignitaires nazis qu'il pourra accueillir. Un geste architectural très fort, qui porte même un nom: Soleil mécanique. Le début de la fin pour cet architecte de fiction, qui en incarne bien d'autres. Et qui est au coeur de l'"odni" (objet dessiné non identifié) le plus déroutant, mais passionnant, de ce début d'année. AutoCAD, pour les non-avertis, est un programme informatique de DAO (dessin assisté par ordinateur) développé en 1992 et devenu depuis une référence incontournable dans les métiers de la mécanique, de l'urbanisme, de l'industrie et de l'architecture. Mais c'est par contre la première fois qu'un architecte l'utilise pour faire de la bande dessinée. En fait, c'est la deuxième: Lukasz Wojciechowski avait déjà usé de la méthode dans son premier roman graphique paru chez Çà et Là l'année dernière, Ville nouvelle, évocation cette fois de l'architecture d'après-guerre, dans laquelle un futur idéalisé devenait une réalité qui déçoit. Même examen de conscience professionnelle ici, porté par un "dessin" encore plus épuré et encore plus mécanique que son infernal Soleil, et pourtant d'une étonnante et presque miraculeuse efficacité. Sous la froideur de ses traits noirs et géométriques, derrière les plans et les photos d'architecture réalisés par Wojciechowski lui-même mais signés Bohumil Balda, se joue une tragédie politique et humaine réellement touchante. Un esthétisme glacé et glaçant parfaitement au diapason de son récit, pour une expérience de lecture forcément incomparable.