"En 2015, quand j'ai entendu parler de Robert Cailliau, j'ai pensé qu'il s'agissait sans doute d'un bon sujet de reportage. Je n'étais pas du tout geek, je n'avais aucune connaissance dans la programmation, pas d'affection particulière pour le Web, mais ce personnage belge qui a joué un rôle prépondérant dans une invention majeure de notre histoire, inconnu, tombé aux oubliettes et désabusé, qui ne donne plus aucune interview depuis 2013, ça, ça m'a intrigué. En plus, j'ai toujours été fasciné par les genèses, par les premières années d'un événement. C'est là qu'on peut lire les intentions des inventeurs, déceler leur idéal de départ et voir si celui-ci a été perverti ou non. Or, ici, derrière cette histoire, il y a cette trajectoire, et cette tragédie. J'ai donc très vite eu envie d'en faire un bouquin, dans une démarche plus littéraire." Cette démarche, que nous explique le journaliste belge Quentin Jardon face à son premier livre, un "récit" paru aux prestigieuses éditions Gallimard, est en réalité la sienne depuis ses études mêlant science politique, journalisme et création littéraire, jusqu'à ce goût prononcé pour le slow journalism ou le journalisme de récit tel qu'il l'a pratiqué dans feu le magazine 24h01 et le pratique encore dans Wilfried, le magazine belge qui "raconte le pouvoir": prendre son temps, oser le "je" et tendre vers le roman sans rien perdre, au contraire, de sa rigueur journalistique pour autopsier des faits. Soit l'exact contenu de cet Alexandria (1) qui se veut l'histoire de Robert Cailliau, "celle qui a transformé le monde à tous les étages en l'espace de vingt ans, mais que le monde ignore".

Une démarche que l'auteur Quentin Jardon explicite d'ailleurs lui-même dans les premières pages de son récit étonnamment passionnant, même pour ceux qui ne connaissent du Net que ses réseaux sociaux: "En me faisant à la fois apprenti historien, journaliste opiniâtre et romancier par petites touches, je remonterai jusqu'aux origines de la révolution de l'information, avant le règne de Facebook, Google, Instagram et Amazon, avant la création de Wikipedia et de YouTube, avant les désillusions et les empoignades, avant la ruée vers l'or et la phénoménale success story, avant que l'Amérique s'en mêle: à l'époque des idéaux encore intacts, du rêve qu'on caresse secrètement. A la genèse de la dernière utopie du XXe siècle."

Quentin Jardon est remonté jusqu'à la genèse d'une idée qui a changé nos vies. © Benoît Do Quang

"Vague, mais excitant"

En 1989, Steve Jobs (fondateur de Apple) a 34 ans, et vient de lancer le superordinateur NeXT, qui ne décolle pas. Larry Page (fondateur de Google) va avoir 16 ans, Mark Zuckerberg (inventeur de Facebook) en a à peine 5, et comme eux, le monde entier ignore encore qu'une invention va le bouleverser à jamais, et modifier l'histoire des hommes comme, avant elle, la roue, l'imprimerie ou l'électricité - mais avec une hallucinante rapidité; la préhistoire du Web que narre Alexandria a tout juste 30 ans, comme son auteur. En 1989 donc, le 12 mars exactement, Tim Berners-Lee, un informaticien anglais du Cern (le Centre européen de recherche situé sur la frontière franco-suisse), chargé de faciliter la communication entre chercheurs du monde entier, soumet un document à son supérieur, baptisé Information Management: A Proposal. Il y propose d'accoupler deux technologies majeures déjà existantes, l'hypertexte et l'Internet Protocol. Cet "IP" a vu le jour en 1974 et permet de transmettre des paquets d'informations d'un ordinateur A vers un ordinateur B sous forme d'ondes électromagnétiques. Tim Berners-Lee propose de créer un logiciel permettant de combiner le tout pour permettre aux ordinateurs de communiquer entre eux et de déconcentrer l'information. Rassembler tous les savoirs sur un réseau accessible à tous, de façon libre et égale. Révolutionnaire, l'idée de Tim Berners-Lee? Pas encore; d'abord, elle n'a pas de nom (Tim Berners-Lee hésite entre "Mine of Information" et "The Information Mine", avant de choisir "World Wide Web", "malgré les réticences de sa femme et de ses amis du Cern, qui trouvaient tous ce nom parfaitement idiot"); ensuite, son supérieur se contente de griffonner deux mots sur sa note: "Vague, mais excitant."

En réalité, seul un collègue de Tom Berners-Lee va le suivre, l'aider et porter sa bonne parole: le belge Robert Cailliau, spécialiste de... la physique des particules. "Ils ne venaient pas du même département, ils ne travaillaient même pas dans le même pays, mais Robert fut le seul à y croire, explique encore Quentin Jardon. Pour moi, il a tenu le rôle d'un évangéliste. Il n'a pas inventé la technologie, mais il en est le cofondateur; sans lui, il n'y aurait pas de Web aujourd'hui, et le monde serait différent."

Tim et Robert estiment, aujourd'hui, que leur créature a été saccagée.

Grandeur et décadence

Alexandria raconte ainsi, pour l'essentiel, les quatre premières années, d'un romanesque fou, de ce Web qui a changé nos vies, dont personne ne voulait, et qui fut longtemps porté par deux chercheurs européens isolés. Une histoire rocambolesque mais, surtout, une utopie en grande partie gâchée par ce qui apparaît comme deux moments clés de la grande histoire; d'abord lorsque le duo décide, à bout de ressources et de retours, de mettre leur World Wide Web en open source, donc gratuit et modifiable par tous (disant ainsi adieu aux royalties que leur invention aurait pu engendrer). Ensuite, en 1994, lorsque l'Américain Marc Andreessen invente - et vend! - Mosaic, le premier navigateur Web, qui deviendra Netscape. Un tournant commercial qui fera l'hallucinant succès du Web, désormais indissociable de notre quotidien, mais aussi le début de ses déviances.

"Les technologies du Web sont aujourd'hui aux mains d'une poignée de géants, énumère Quentin Jardon. La Chine, la Russie ou les Etats-Unis n'ont pas le même Web; les logarithmes et les bulles de filtre créent sans cesse des communautés qui ne se parlent qu'à elles-mêmes... Libre à chacun d'avoir un avis sur ce qu'est devenu l'utopie du Web, mais Tim et Robert estiment eux, aujourd'hui, que leur créature a été saccagée. D'où cette référence à la bibliothèque d'Alexandrie: une merveille créée mais aussi détruite par l'homme."

(1) Alexandria, par Quentin Jardon, Gallimard, 248 p.