Ce grand homme un peu ratatiné ne nous en voudra pas de le dire: Jerome Charyn (prononcez "Charine") a marqué profondément la littérature policière américaine et mondiale de son temps. Une impression de définitif et de crépusculaire s'impose dans les propos et le regard porté sur l'oeuvre et le métier et se confond avec cette terrible image que nous a laissée la lecture d'Avis de grand froid, son dernier (grand) roman noir sorti chez Rivages en même temps que New York Cannibals, sa nouvelle BD, comme souvent dessinée par François Boucq et parue au Lombard. Isaac Sidel, son personnage fétiche, son double, son âme damnée, que Jerome Charyn a porté avec lui pendant plus de 40 ans et douze romans, tire définitivement sa révérence. Et ce, dans un océan de solitude, sans avoir pu changer le monde. Un homme seul, fatigué, dans une immense prison dorée, songeur, penché sur son chat qu'il tient bien serré dans ses bras. La dernière image d'Avis de grand froid, qui ressemble étrangement à celle que les attachés de presse de Charyn proposent volontiers: un petit homme vieillissant, seul avec son chat, enfermé dans son appartement new-yorkais débordant de livres...
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Ce grand homme un peu ratatiné ne nous en voudra pas de le dire: Jerome Charyn (prononcez "Charine") a marqué profondément la littérature policière américaine et mondiale de son temps. Une impression de définitif et de crépusculaire s'impose dans les propos et le regard porté sur l'oeuvre et le métier et se confond avec cette terrible image que nous a laissée la lecture d'Avis de grand froid, son dernier (grand) roman noir sorti chez Rivages en même temps que New York Cannibals, sa nouvelle BD, comme souvent dessinée par François Boucq et parue au Lombard. Isaac Sidel, son personnage fétiche, son double, son âme damnée, que Jerome Charyn a porté avec lui pendant plus de 40 ans et douze romans, tire définitivement sa révérence. Et ce, dans un océan de solitude, sans avoir pu changer le monde. Un homme seul, fatigué, dans une immense prison dorée, songeur, penché sur son chat qu'il tient bien serré dans ses bras. La dernière image d'Avis de grand froid, qui ressemble étrangement à celle que les attachés de presse de Charyn proposent volontiers: un petit homme vieillissant, seul avec son chat, enfermé dans son appartement new-yorkais débordant de livres... Dans ses propos, Charyn semble se confondre parfois avec son personnage, tant l'ascension sociale de l'un peut ressembler au parcours de l'autre. Jerome Charyn est né dans le Bronx en 1937 d'un père polonais et d'une mère biélorusse. Il connaît une enfance dans l'extrême pauvreté et les souterrains de New York dont seuls les livres et la littérature l'extrairont. Isaac Sidel, lui, est né dans un coin de son premier roman policier, Zyeux-Bleus, paru à la Série Noire en 1977, à l'ombre du personnage principal, inspiré du propre frère de l'auteur, flic lui aussi. Il faudra à Charyn deux romans cultes (Marilyn la dingue et Kermesse à Manhattan) pour faire de ce policier juif dégingandé, érudit et en rage, le parfait contre-exemple de l'ascenseur social américain: après être passé par la tête du NYPD et la mairie de New York en remplaçant moult injustices par des cadavres, Isaac, "personnage de roman noir dans le roman noir du monde", prend sa retraite dans la peau du président américain, poste auquel il a accédé à la fin de Sous l'oeil de Dieu. Un ultime pied de nez de cet iconoclaste taciturne " qui met toute son exubérance dans ses livres", dixit François Boucq. Quel voyage depuis Zyeux-Bleus, quand Issac Sidel n'était qu'un personnage secondaire! Aviez-vous imaginé un tel parcours, jusqu'à la présidence? Je voulais juste écrire un et un seul roman policier. Isaac n'a vraiment pris le relais qu'au troisième livre. Au début, il était pour moi une sorte de Dark Vador, puis il est devenu comme un de mes oncles et finalement, il s'est mis à porter mon propre visage. Et il a progressé en tuant tous les méchants qui se tenaient sur son chemin. Il a été commissaire, maire, vice-président élu et enfin président. Mais Washington et la Maison-Blanche restent pour lui un trou d'enfer. Il a faim de Manhattan. Ce roman a été publié en 2017 aux États-Unis. Il se déroule à la fin des années 80, mais on y voit un président en dehors des clous, un peu dingue, toujours armé, que l'on surnomme "Grosse Couille" ou "Pistolero"... On pourrait penser que c'est l'arrivée de Trump au pouvoir qui vous a donné envie d'y envoyer Isaac. J'avais commencé à écrire le roman avant l'arrivée de Trump, mais le roman lui-même peut effectivement se lire comme le miroir fou de sa présidence. Comme Isaac, Trump est vraiment tout seul, piégé dans cette "petite prison blanche", comme la décrivait le président Harry Truman. Trump est un malheureux accident, mais le déclin de l'Amérique se serait approfondi, même sans lui. Isaac, bien sûr, ne convient pas non plus au lieu, mais il avait faim de devenir le même genre de président qu'Abraham Lincoln (la grande passion de Charyn, il lui a consacré des livres entiers, NDLR). Ce dernier hante la Maison-Blanche, et le pauvre Isaac ne pourra jamais être à sa hauteur. Mais il essaie. Et il était inévitable que son ascension le mène là. Sauf que maintenant, il n'a nulle part où aller. Cette série m'a pris 45 ans à écrire, et je n'ai jamais cru que je finirais. Mais me voici, tel le Joker dansant dans les escaliers du Bronx. Vous dites de lui, dans un de vos romans, qu'il est allé "au coeur des ténèbres et en est ressorti vainqueur". Est-ce comme ça que vous le définissez encore? Un autre personnage disait de lui qu'il vivait dans le cul d'un éléphant. Je crois que c'est comme ça que j'ai le mieux décrit le coeur des ténèbres d'Isaac: il est à la fois implacable et sentimental, ce qui forme un cocktail très dangereux. Il est toujours prêt à déraper, mais aussi à se relever. Pour la première fois peut-être, on peut voir des parallèles entre vos albums de BD et vos romans: un tueur venu du goulag, adepte des tatouages comme dans votre Little Tulip. J'ai moi-même adapté mes deux premiers romans il y a longtemps, mais c'est vrai que ce sont des mondes a priori très séparés. L'idée des tatouages vient d'ailleurs de François, pour Little Tulip (lire ci-dessous). Mais j'adorais le fait que l'odyssée d'Isaac se finisse pour lui avec un tatouage sur le cul. Ça va devenir ma signature. Sinon, les deux n'ont pas grand-chose à voir. Écrire un roman, c'est comme construire une cathédrale de folie où vous devez surtout faire attention que rien ne s'écroule et garder tellement de chose en tête que vous en devenez fou. Un scénario, c'est juste un plan que l'on fournit à un autre artiste. J'ai essayé, mais j'étais le pire dessinateur qui ait jamais existé et qui n'existera jamais. Mais ça a fait de moi un bon scénariste: je n'ai aucune vanité, et j'aime les dessinateurs. Dans New York Cannibals, vous mettez en scène des riches qui saignent littéralement les pauvres qui vivent dans le caniveau. Mais n'est-ce pas exactement ce que vous racontez depuis plus de 40 ans dans vos romans? J'ai grandi dans la pauvreté parmi les petits gangsters et les drogués. Et ils m'ont ému, alors je suis resté dans ce monde de petits gangsters qui portent des pantalons couleur canari. Beaucoup d'entre eux sont morts d'une overdose. D'autres ont fini en prison. Tous ont perdu leurs dents à un âge précoce. Et pourtant, ils me hantent et m'émeuvent. Et je suis dévoué à leur mémoire et à les garder en vie. Aujourd'hui, New York est mort. Il reste une mythologie, mais la ville a été cannibalisée par les riches. C'est un cauchemar en or, mais un cauchemar quand même. Et ça ne fera qu'empirer.