On craignait un peu de devoir parler très fort, de répéter ou de devoir faire vite en rencontrant, chez lui, le romancier. On avait tort: Henri Vernes était, ce jour-là, dans une forme, si pas olympique, mais qui tient sans doute du record pour un homme à quelques jours de ses 100 ans. Dans son appartement de Saint-Gilles, à Bruxelles, aux allures de cabinet de curiosité, Henri Vernes (né Charles-Henri Dewisme, à Ath, le 16 octobre 1918), papote, se souvient, plaisante et lance des piques comme, sans doute, il le fait depuis toujours: avec le verbe haut et la gueule paradoxalement aussi grande que son humilité: "Je n'ai jamais cru que je faisais une oeuvre immortelle. Bob Morane, ça m'a surtout demandé du travail. Heureusement que j'ai toujours écris comme je respire. En pensant à autre chose."
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On craignait un peu de devoir parler très fort, de répéter ou de devoir faire vite en rencontrant, chez lui, le romancier. On avait tort: Henri Vernes était, ce jour-là, dans une forme, si pas olympique, mais qui tient sans doute du record pour un homme à quelques jours de ses 100 ans. Dans son appartement de Saint-Gilles, à Bruxelles, aux allures de cabinet de curiosité, Henri Vernes (né Charles-Henri Dewisme, à Ath, le 16 octobre 1918), papote, se souvient, plaisante et lance des piques comme, sans doute, il le fait depuis toujours: avec le verbe haut et la gueule paradoxalement aussi grande que son humilité: "Je n'ai jamais cru que je faisais une oeuvre immortelle. Bob Morane, ça m'a surtout demandé du travail. Heureusement que j'ai toujours écris comme je respire. En pensant à autre chose." Sa saga Bob Morane, qui n'est qu'une partie certes importante de son énorme production, a longtemps tenu, de fait, du sacerdoce: plus de 200 romans et plus de 80 bandes dessinées écrits en cinquante ans d'aventures! "Bob Morane, c'est un personnage que Marabout m'a commandé pour lancer sa collection Junior. J'y ai mis tout mon background sans savoir qu'il y en aurait un deuxième. D'ailleurs, après le premier, je suis parti en bateau vers la Colombie, bateau sur lequel j'ai reçu une dépêche de Marabout: "Attendons la suite - galère!". Le deuxième, je l'ai fini à La Martinique. Et quand je suis revenu six mois plus tard, en ayant déjà écrit le troisième, on ne parlait plus que de ça. Du coup, on s'est mis d'accord: je devais en sortir un tous les deux mois!" Un rythme de parution et un incroyable succès populaire qui n'expliquent pourtant pas à eux seuls le statut d'icône que le personnage et son auteur occupent désormais dans la pop culture; des adaptations aux pastiches en passant par le classique du groupe Indochine (L'Aventurier, en 1982), Bob Morane est devenu un héros de son siècle. "Même si je n'aime pas ce terme de héros ou de personnage exemplaire; les personnages dogmatiques, c'est dégueulasse." Lorsqu'on lui fait remarquer qu'une revue scout citait, à la fin des années 1950, Bob Morane comme "le héros préféré des jeunes", pris pour exemple en tant qu'"homme complet", Henri Vernes se marre. "Il faudrait d'abord savoir ce que c'est, un homme complet! Moi, ça, ça m'ennuyait un peu, parce que Bob Morane n'était pas exemplaire: il y avait beaucoup de violence et puis des filles, mais pas de coucheries pour ne pas aller trop loin. C'est peut-être ça: à cette époque, les héros pour la jeunesse n'étaient pas complets parce qu'ils n'avaient pas de gonzesses! Moi, dès le deuxième, je leur ai mis des filles. Beaucoup de lecteurs, bien plus tard, m'ont avoué à quel point ils avaient fantasmé sur certaines d'entre elles, comme Sophia Paramount, ou Rita Di Napoli dans La Voix du mainate. Or, Rita, elle m'avait été inspirée par Rita Renoir, ma grande amie, reine du strip-tease! En tout cas les personnages exemplaires, ça m'ennuie, et ça n'existe plus, à part peut-être Harry Potter. Mais un personnage n'est plus exemplaire dès qu'il l'est! Il n'est plus naturel." Si Henri Vernes récuse donc toute exemplarité à son personnage ou à sa folle carrière, l'auteur revendique, en revanche, haut et fort, ses racines et références: "Je ne suis que la continuation de la grande époque de la littérature populaire de la fin du xixe siècle, dont je me suis nourri. Petit, j'avais deux livres de chevet : Les Trois Mousquetaires de Dumas et Le Tour du monde d'un gamin de Paris de Boussenard. J'avais une grande culture des livres d'aventure, je lisais régulièrement le journal L'Intrépide, les dime novels (NDLR: littéralement "romans à deux sous"), avec Nick Carter, les Harry Dickson de mon futur ami Jean Ray... Mais beaucoup de tout ça a disparu avec la guerre. J'en ai remis l'essentiel dans mes Bob Morane, même si le roman populaire a laissé la place au roman policier et, un peu, à la bande dessinée." Une culture populaire qu'il a donc incarnée mieux que personne, en en traversant toutes les évolutions, jusqu'à ce fameux tube d'Indochine qui fut inspiré au chanteur Nicola Sirkis, alors installé à Bruxelles, par les Marabout Junior qui traînaient dans sa bibliothèque. "Ça m'a plutôt flatté. Mais si j'avais été aux Etats-Unis, je leur faisais un procès et je gagnais des millions!" Et si Henri Vernes a depuis longtemps donné son accord pour que Bob Morane lui survive, l'écrivain-aventurier n'est pas dupe pour autant: "C'est une culture qui n'existe plus ou qui n'a plus beaucoup de sens, même avec Bob Morane. Les derniers remakes n'étaient pas bons car, vous savez, une écriture, c'est très personnel. Et des gens qui écrivent, ce ne sont pas spécialement des écrivains. Mais je ne crois pas que la littérature a changé, mais bien la jeunesse. Elle a désormais à sa disposition des choses inouïes. Moi, à l'âge de lire Bob Morane, j'avais juste un vélo."