Ils ne pourront plus dire "on ne savait pas". Ils, ce sont les milliers d'enfants qui, ces deux ou trois dernières années, ont eu entre les mains, sans même s'en rendre compte, un album de BD typiquement fait pour eux -peut-être même acheté par un adulte qui n'y connaît que pouic et qui passait par un rayon de supermarché- et pourtant rempli de sujets et de thématiques a priori ni enfantins ni objets de fictions tous publics tels que la Shoah, la résistance, la collaboration, le fascisme ou ce que fut vraiment, crûment, abominablement, la Seconde Guerre mondiale. Bien sûr, on savait depuis le Maüs de Spiegelman ou les albums de Tardi à quel point Le Neuvième art était capable de dénoncer les crimes de guerre et d'en rendre compte mieux qu'aucun autre "art de divertissement"; on était moins habitué à voir le sujet s'inviter dans la BD jeunesse et franco-belge, qui a longtemps fait l'impasse sur l'extermination des juifs ou les actes de collaboration de la Seconde Guerre mondiale, la réduisant souvent à l'héroïsme militaire de ses vainqueurs. Mieux, ou pire: Didier Pasamonik, co-commissaire d'une impressionnante exposition à Paris consacrée justement au sujet Shoah et bande dessinée, n'a pu recenser jusqu'aux années 80 qu'une seule référence évoquant concrètement le sujet dans Tintin ou Spirou: à peine quelques pages de L'oncle Paul, dessinées par Jean Graton en 1952... Le reste, certes parfois imposant, est venu d'Amérique (de Will Eisner à Spiegelman), du Japon (Tezuka et son Histoire des Trois Adolf en 1983), et toujours de la BD adulte, qui ne se soucie pas de divertissement et encore moins de pédagogie.
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Ils ne pourront plus dire "on ne savait pas". Ils, ce sont les milliers d'enfants qui, ces deux ou trois dernières années, ont eu entre les mains, sans même s'en rendre compte, un album de BD typiquement fait pour eux -peut-être même acheté par un adulte qui n'y connaît que pouic et qui passait par un rayon de supermarché- et pourtant rempli de sujets et de thématiques a priori ni enfantins ni objets de fictions tous publics tels que la Shoah, la résistance, la collaboration, le fascisme ou ce que fut vraiment, crûment, abominablement, la Seconde Guerre mondiale. Bien sûr, on savait depuis le Maüs de Spiegelman ou les albums de Tardi à quel point Le Neuvième art était capable de dénoncer les crimes de guerre et d'en rendre compte mieux qu'aucun autre "art de divertissement"; on était moins habitué à voir le sujet s'inviter dans la BD jeunesse et franco-belge, qui a longtemps fait l'impasse sur l'extermination des juifs ou les actes de collaboration de la Seconde Guerre mondiale, la réduisant souvent à l'héroïsme militaire de ses vainqueurs. Mieux, ou pire: Didier Pasamonik, co-commissaire d'une impressionnante exposition à Paris consacrée justement au sujet Shoah et bande dessinée, n'a pu recenser jusqu'aux années 80 qu'une seule référence évoquant concrètement le sujet dans Tintin ou Spirou: à peine quelques pages de L'oncle Paul, dessinées par Jean Graton en 1952... Le reste, certes parfois imposant, est venu d'Amérique (de Will Eisner à Spiegelman), du Japon (Tezuka et son Histoire des Trois Adolf en 1983), et toujours de la BD adulte, qui ne se soucie pas de divertissement et encore moins de pédagogie. La BD jeunesse franco-belge, longtemps recroquevillée sur ses certitudes et ses manières de faire, a eu besoin de quelques décennies et de nouvelles générations d'auteur pour reprendre la main, poussée dans le dos par cette BD adulte qui a maintenant prouvé que tout sujet était traitable en cases, mais aussi par l'avènement d'une BD de non-fiction, capable de se frotter au réel via le reportage, le témoignage ou la mise en fiction. Restait l'évidence d'une certaine urgence pour en faire une tendance de fond dans les rayons BD: les témoins de la Seconde Guerre mondiale sont en voie d'extinction; la fiction se doit de prendre le relais de ce travail de mémoire, qui apparaît aujourd'hui plus nécessaire que jamais. "Il y a 20 ans, on n'aurait probablement pas proposé une telle série", confirme Vincent Dugomier, scénariste pour Les Enfants de la Résistance, soit un trio de gamins confrontés à la guerre, à l'occupation et au choix de la résistance. "Mais notre envie est arrivée à un moment où il n'y a pratiquement plus que des enfants de résistants; une urgence s'impose dans la collecte des témoignages. Et je ne sais pas si la manière est neuve, il y a déjà eu des tas de livres "graves" pour les plus jeunes, peut-être plus souvent en one-shot, mais on n'a pas réfléchi à ça. Benoît (Ers, le dessinateur NDLR) s'intéresse au sujet depuis qu'il a 18 ans, il avait beaucoup d'infos et de documents: ses grands-parents étaient résistants, les miens aussi. Et j'ai pu constater que le champ des possibles revenait vers la BD jeunesse, qu'il n'y avait plus de raison de faire simple ou simpliste, le BD reportage a apporté ça aussi. Ce qui nous a par contre beaucoup surpris, ce sont les rencontres que la série a engendrées, les témoignages qui nous reviennent et alimentent notre fiction. Ça, et l'intérêt pédagogique: il y a un besoin criant de matériel didactique, sur le sujet."Lancée il y a trois ans à peine, Les Enfants de la Résistance a effectivement directement capté l'intérêt, d'abord des enfants mais aussi des profs, écoles ou associations qui désormais se pressent pour utiliser les albums, tous accompagnés d'un dossier pédagogique, voire un des cinq modules d'exposition tournant actuellement entre la France et la Belgique -l'un d'eux s'est ainsi installé jusque fin juin à Anderlecht, au Musée de la Résistance. Un musée gratuit en mal et de public et de nouveautés, malgré son intérêt et ses missions. "Ce musée est un lieu de mémoire, un musée gratuit dont la mission essentielle est d'avertir les jeunes générations", expliquait ainsi le directeur des lieux, Jean-Jacques Bouchez, au moment d'inaugurer l'exposition, dont l'éclat du neuf fait effectivement tache. "Il s'agit pour nous de faire passer un message, de rester éveillés, de promouvoir le partage, la solidarité et d'éclairer, plus que jamais, sur les dangers et la réalité du fascisme. Mais ici, vous trouverez des choses tristes et pas belles, et par essence beaucoup de documents vieillots. C'est un défi quotidien d'attirer les écoles, de susciter l'intérêt. Et là nous constatons que la bande dessinée est un vecteur média devenu très important.Et qu'il permet de rafraîchir le propos, de le rendre audible auprès des plus jeunes. Notre ambition serait bien sûr de garder une copie permanente de cette exposition, d'y ajouter peut-être d'autres exemples. Il y en a de plus en plus."L'attrait des pédagogues pour cette nouvelle BD aurait pu étouffer dans l'oeuf les ambitions d'auteurs; ce n'est pour l'instant pas le cas, et les exemples d'ouvrages à la fois de qualité et sans concession désormais abondent: on peut, entre autres, citer le succès de La guerre des Lulus, qui se concentre sur la Première Guerre mondiale; le livre jeunesse Ils ont grandi pendant la Guerre, où l'auteur Vincent Cuvellier collecte des témoignages illustrés par Baron Brumaire; voire Le Groom vert-de-gris, un Spirou par Yann et Schwartz en pleine occupation nazie; tous évitent l'angélisme en abordant ces sujets longtemps tabous dans leur BD jeunesse. "Il n'était évidemment pas question de travestir la réalité, qui navigue toujours dans une zone grise bien plus que noire ou blanche, conclut Vincent Dugomier. Tous les résistants n'étaient pas des chics types, tous les collabos n'étaient pas d'immondes salopards et les choix, quels qu'ils soient, n'étaient pas toujours glorieux. Rester dans le regard ingénu des enfants n'empêche pas d'être lucide ou franc ".