"Je ne distingue plus le rêve de la réalité. Ce sont deux voies parallèles. Pourquoi se limiter à une seule? Contrairement à beaucoup d'autres, qui racontent des mensonges en essayant de les faire passer pour des vérités, je raconte la vérité comme si c'était un mensonge." Ainsi s'exprimait Hugo Pratt, dans une des pensées parmi celles qui scandent l'exposition Les Chemins du rêve (1). Des chemins que l'auteur italien, créateur de Corto Maltese et disparu en 1995, a maintes fois empruntés en trente ans de carrière, douze albums de Corto et de nombreuses oeuvres parallèles: dans ses récits à nul autre pareil mêlant aventures, réalisme historique et fantaisie métaphysique, Pratt avait recours en permanence aux songes comme procédé narratif : ses personnages s'endorment, chutent et tombent dans des rêves où explose le champ des possibles. Ici, ce sont des chats, des corbeaux ou un léopard qui parlent, là, la lune est double et le temps s'abolit; ailleurs encore, Saint-Exupéry s'offre un dernier vol dans les nuages de ses souvenirs, Corto Maltese rencontre fées et chevaliers, et Pratt se joue des conventions. "J'essaie toujours de raconter quelque chose qui s'est déroulé ou qui possède un fond de vérité, mais j'essaie également de créer un trouble et de laisser ainsi la possibilité d'une interprétation fantastique", expliquait le maître dont l'aura a depuis longtemps dépassé les seules frontières de la bande dessinée. "C'est ma façon de voir. Cela étant, il arrive bien souvent que la réalité dépasse la fiction, qu'il y ait en elle un élément plus fantastique encore que tout ce qu'un individu pourrait rêver, imaginer." C'est ce "voyage dans les voyages" entre rêve et réalité, songes et racines de l'histoire, qui est spécifiquement, et pour la premi...

"Je ne distingue plus le rêve de la réalité. Ce sont deux voies parallèles. Pourquoi se limiter à une seule? Contrairement à beaucoup d'autres, qui racontent des mensonges en essayant de les faire passer pour des vérités, je raconte la vérité comme si c'était un mensonge." Ainsi s'exprimait Hugo Pratt, dans une des pensées parmi celles qui scandent l'exposition Les Chemins du rêve (1). Des chemins que l'auteur italien, créateur de Corto Maltese et disparu en 1995, a maintes fois empruntés en trente ans de carrière, douze albums de Corto et de nombreuses oeuvres parallèles: dans ses récits à nul autre pareil mêlant aventures, réalisme historique et fantaisie métaphysique, Pratt avait recours en permanence aux songes comme procédé narratif : ses personnages s'endorment, chutent et tombent dans des rêves où explose le champ des possibles. Ici, ce sont des chats, des corbeaux ou un léopard qui parlent, là, la lune est double et le temps s'abolit; ailleurs encore, Saint-Exupéry s'offre un dernier vol dans les nuages de ses souvenirs, Corto Maltese rencontre fées et chevaliers, et Pratt se joue des conventions. "J'essaie toujours de raconter quelque chose qui s'est déroulé ou qui possède un fond de vérité, mais j'essaie également de créer un trouble et de laisser ainsi la possibilité d'une interprétation fantastique", expliquait le maître dont l'aura a depuis longtemps dépassé les seules frontières de la bande dessinée. "C'est ma façon de voir. Cela étant, il arrive bien souvent que la réalité dépasse la fiction, qu'il y ait en elle un élément plus fantastique encore que tout ce qu'un individu pourrait rêver, imaginer." C'est ce "voyage dans les voyages" entre rêve et réalité, songes et racines de l'histoire, qui est spécifiquement, et pour la première fois, mis à l'honneur dans cette exposition originale et expressément montée par et pour la fondation Folon. Laquelle donne ainsi corps à une exposition aussi légère et enivrante qu'un songe ou une balade sur une mer salée. On est ici loin, très loin, des expotainments spectaculaires et à la mode (récemment, les expos Van Gogh ou Bruegel ou la Schtroumpf Experience). Ici, point d'effets spéciaux, de réalité virtuelle ou de hauts plafonds capables de projeter ou accueillir des images très grand format: dans cet espace consacré aux (rares) expositions temporaires de la fondation Folon, installé dans les combles de la ferme du parc Solvay, à La Hulpe, le calme et la sérénité remplacent le tape-à-l'oeil, et le blanc occupe l'espace: dès l'ouverture, c'est une voile de bateau qui forme une vague au-dessus des têtes, écrin idéal des premières planches et aquarelles à voir, dont celles de Ballade de la mer salée, premier album de Corto en 1967. Près de la sortie, c'est une toile de parachute également blanche qui fait face aux planches consacrées aux rêves de Saint-Exupéry, dessinées en 1994. Entre les deux, ce sont une soixantaine de planches originales au feutre ou à l'encre de Chine, et de nombreuses aquarelles où la terre d'ocre - couleur de l'Italie - domine, qui occupent tout l'espace, scindé en trois parties ("Nature", "Temps" et "Personnages") mais toutes centrées sur l'onirisme omniprésent dans l'oeuvre si particulière et poétique d'Hugo Pratt. Il y a deux ans, les lieux accueillaient une déjà formidable exposition Peyo; le choix de consacrer la suivante au dessinateur italien s'est imposée d'elle-même: "Folon et Pratt partagent au moins deux grands points communs", nous signale, le verbe bas pour ne pas trahir l'ambiance des lieux, Donatienne de Vleeschauwer, membre de l'équipe qui gère la fondation dédiée à Jean-Michel Folon (et l'entièreté de ses 6.000 oeuvres depuis le décès de son épouse). "D'abord, une technique d'aquarelle très particulière et qu'ils maniaient à la perfection tous les deux, et puis ce goût du rêve, également omniprésent dans l'oeuvre de Folon. L'idée de cette exposition et de cette thématique s'est naturellement présentée à nous après en avoir longuement discuté avec la galeriste milanaise Cristina Taverna, qui a exposé dans sa galerie Nuages des oeuvres des deux artistes. Elle assure d'ailleurs le co-commissariat de notre exposition, avec l'Argentine Patrizia Zanotti, qui fut la coloriste de Pratt dès 1979, avant de devenir curatrice de toutes ses expos à travers le monde entier. Depuis vingt ans, elle dirige également la société Cong qui promeut l'oeuvre et gère les droits d'Hugo Pratt." Ce qui n'a rien d'une sinécure, de nombreux travaux du maître étant disséminés dans le monde entier, alors que des conflits existent toujours entre héritiers (une saisie a même dû être réalisée au sein d'une précédente expo Pratt, qui s'est tenue à Lyon il y a un an). Pas de risque ici: "La plupart des oeuvres présentées ont été directement prêtées par des collectionneurs privés venus des quatre coins du monde, et elles ont été directement centralisées depuis Milan. Le tout ne nous est arrivé qu'une semaine avant le vernissage, mais on le répète, c'est la première fois que ces soixante oeuvres, toutes marquées par le rêve et l'onirisme, sont réunies dans un même lieu." Une exposition, humble dans sa présentation mais exceptionnelle dans son contenu, qui restera à la fondation jusqu'en novembre prochain avant, peut-être, de voyager, un peu comme Corto lui-même: "C'est une exposition qui nous est propre, mais qui tournera peut-être ensuite, confirme Donatienne de Vleeschauwer. Nous ne nous sommes donné aucun objectif chiffré en nombres de visiteurs; le but est surtout de créer une émulation entre la fondation, les toiles de Folon et celles de Pratt dans ce cas-ci." De fait: même si ces ceux-là ne se sont rencontrés qu'une seule fois de leur vivant (au début des années 1970, au Lido de Venise, chez le photographe Fulvio Roiter), leurs visions résonnent d'une même légèreté étonnamment profonde.