Ça n'a l'air de rien, mais ça a tout changé. Jusque dans les années 70, la bande dessinée était encore un artisanat populaire, ou destiné aux enfants, ou aux adultes honteux, unanimement déprécié par les élites artistiques et intellectuelles, et surtout, elle circulait essentiellement dans les revues, les magazines et encore les quotidiens, là où elle est née il y a un peu plus d'un siècle. Une première vie de divertissement cheap et sans enjeu qui avait la particularité de mettre des images dessinées dans à peu près toutes les mains et pour toutes les bourses, et ce dans un flux souvent hétéroclite -créant ce qu'on appelle une culture, comme ce fut particulièrement le cas en Belgique. Une culture qui a créé un marché, de nouvelles générations de lecteurs et d'auteurs et, enfin, un vaste mouvement de valorisation de cet art qu'est la bande dessinée, tant économique qu'intellectuel. Le marché de la BD, désormais, n'a plus rien à voir avec celui-là: la bande dessinée aborde tous les genres et tous les publics, mais avec pour seul norme l'album, objet fermé et plus coûteux qu'une revue, faisant même du "roman graphique" son nouveau standard éditorial: des livres ambitieux, sans limite de pagination et donc quasiment sans limite de prix non plus. La bande dessinée est bien souvent devenue un bien de consommation culturel réservé à une élite, un objet de valeur, un fétiche social ou intellectuel... qui l'éloigne chaque jour un peu plus des classes populaires, happées par la quasi-gratuité, les jeux vidéo, les réseaux sociaux ou... les mangas, dont la popularité (via une production de livres parfois chichement imprimés et reliés, moins chers et cette fois très "défétichisés") a suivi dans le même temps une courbe de croissance inversement proportionnelle à celle de la BD franco-belge...
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Ça n'a l'air de rien, mais ça a tout changé. Jusque dans les années 70, la bande dessinée était encore un artisanat populaire, ou destiné aux enfants, ou aux adultes honteux, unanimement déprécié par les élites artistiques et intellectuelles, et surtout, elle circulait essentiellement dans les revues, les magazines et encore les quotidiens, là où elle est née il y a un peu plus d'un siècle. Une première vie de divertissement cheap et sans enjeu qui avait la particularité de mettre des images dessinées dans à peu près toutes les mains et pour toutes les bourses, et ce dans un flux souvent hétéroclite -créant ce qu'on appelle une culture, comme ce fut particulièrement le cas en Belgique. Une culture qui a créé un marché, de nouvelles générations de lecteurs et d'auteurs et, enfin, un vaste mouvement de valorisation de cet art qu'est la bande dessinée, tant économique qu'intellectuel. Le marché de la BD, désormais, n'a plus rien à voir avec celui-là: la bande dessinée aborde tous les genres et tous les publics, mais avec pour seul norme l'album, objet fermé et plus coûteux qu'une revue, faisant même du "roman graphique" son nouveau standard éditorial: des livres ambitieux, sans limite de pagination et donc quasiment sans limite de prix non plus. La bande dessinée est bien souvent devenue un bien de consommation culturel réservé à une élite, un objet de valeur, un fétiche social ou intellectuel... qui l'éloigne chaque jour un peu plus des classes populaires, happées par la quasi-gratuité, les jeux vidéo, les réseaux sociaux ou... les mangas, dont la popularité (via une production de livres parfois chichement imprimés et reliés, moins chers et cette fois très "défétichisés") a suivi dans le même temps une courbe de croissance inversement proportionnelle à celle de la BD franco-belge... Cette évolution élitiste de la bande dessinée francophone qui, hélas, semble indissociable de sa juste valorisation, est-elle pour autant unanime et inéluctable? On pousse un ouf de soulagement en constatant que non: les initiatives éditoriales se multiplient ces dernières semaines autour de ce qui semble être devenu la meilleure arme de diffusion massive, le petit format. Si la bande dessinée produite dans un format plus petit que le "48cc" classique de la BD franco-belge est lui-même un classique du fanzinat et du Do It Yourself (puisqu'il suffit de plier, découper et agrafer un A4 pour pouvoir en faire un cahier de huit minipages), on le voit faire un retour en force, tant chez les éditeurs installés qui y voient une nouvelle opportunité de faire vivre leur fond de catalogue, que chez de nombreux "petits" éditeurs indépendants ou pointus, attachés autant aux qualités artistiques qu'à l'accessibilité de leur production (lire encadré). Ainsi L'Association, qui relance en fanfare sa collection Patte de Mouche (14 pages noir et blanc), à la fois poids plume et poids lourd de son catalogue, et bientôt Patte d'Eléphant (32 pages couleur), qu'elle avait pourtant suspendue il y a cinq ans. "Mais nous avons revu notre gestion et nos méthodes d'impression, ce qui nous permet désormais d'imprimer les Patte de Mouche par amalgame, nous a expliqué Pascal Pierrey, qui s'occupe spécifiquement de cette petite et mythique collection de l'Asso depuis un an. Autrement dit, en imprimer plusieurs en même temps, et ainsi de rentrer dans nos frais. La dernière vague de Patte de Mouche nous coûtait, elle, trop cher, même s'il ne s'agit pas, sur de tels formats, proches du fanzine, de gagner de l'argent, il s'agit plutôt d'essayer de ne pas en perdre et d'atteindre l'équilibre. Et puis au-delà, c'est évidemment une réaction au marché: les livres sont de plus en plus beaux, avec de plus en plus de pages. Or le beau a un coût et les livres sont de plus en plus chers, surtout pour les jeunes générations. Si on veut qu'elles lisent encore des bandes dessinées, et si possibles des bonnes bandes dessinées, il faut aller les chercher." Une raison d'être économique et presque sociale, qui pourtant n'enlève rien à l'intérêt éditorial de tels formats courts. "En fait, avec l'essor des romans graphiques, les auteurs sont souvent sollicités sur des projets très lourds, très longs, parfois très complexes: le petit format a désormais un aspect récréatif pour eux, rapide, sans enjeu autre qu'artistique, et qui les oblige à ne pas développer 100.000 idées, mais au contraire à être au près de l'os de ce qu'il raconte. Le tout en publiant des livres plus "difficiles", pas communs, à la marge, voire expérimentaux mais sans grand risque financier." Le tout, aussi, avec une grande souplesse dans le rythme des parutions, s'adaptant ainsi au rythme créatif de chacun. "Jusqu'ici, il n'y avait "que" les auteurs de L'Association qui publiaient des Patte de Mouche mais on lancera bientôt une grande campagne de démarchage vers tous les auteurs, qui pourraient n'y publier qu'un seul petit livre. Ce ne sera pas spécialement une porte d'entrée vers d'autres collections." Inutile donc de vous précipiter sur vos crayons en pliant des feuilles A4: "L'Association fonctionne toujours comme un collectif, avec un comité de lecture qui doit valider chaque projet, même un petit Patte de Mouche." Quant au tirage de chacun de ces minilivres, lui aussi s'adapte très facilement à chaque projet ou auteur: ainsi les nouveaux Patte de Mouche de Lewis Trondheim (la reine des abeilles dans la ruche de l'Asso, puisqu'il assure à lui seul quatre de ces huit nouvelles sorties (!), à coté de Texier, Tofépi, Troubs et Mahler) seront chacun tirés à plusieurs milliers d'exemplaires ("parce qu'il a un vaste public"), là où les autres, plus modestes, devront attendre des rééditions et réimpressions pour atteindre de tels chiffres. "Mais la politique de L'Association a toujours été de rendre disponible l'écrasante majorité de son catalogue; on réimprime donc sauf exception dès qu'un titre est épuisé. Et avec le format Patte de Mouche, c'est très facile."