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Quatre jeunes en voiture, en route pour une sortie à la mer, en prenant soin d'allumer leur premier joint d'herbe après le péage. Un mari épouvanté par l'attentat dont a été victime son épouse, et qui ne peut vivre sans elle. Une super-héroïne qui fait l'erreur d'épouser un super-méchant. Un livreur de pizza qui vit sous le double stress de sa paie et du trafic. Un petit vendeur à la sauvette qui découvre une jeune Chinoise cachée sous les poubelles. Un inconnu qui marche dans la rue " en se disant qu'il aimerait bien trouver un peu de force pour chasser sa tristesse". Un homme qui " ne vit plus que dans le passé" et qui s'estime " le dernier de son espèce". Les émois érotiques de deux cousins " qui ont grandi comme des frères" mais irrémédiablement attirés l'un vers l'autre... Il y a vraiment de tout, et dans tous les styles graphiques, dans cette collection de 30 récits courts et complets qui forment le deuxième tome de la revue Short, treize ans (!) après un premier numéro paru chez Actes Sud et qui se voulait programmatique, " ouvert à tous les possibles de la narration en bande dessinée". Et c'est effectivement le cas de ces récits adultes, parfois très radicaux dans leurs manières et graphies, et qui ne dénoteraient pas dans les catalogues de, par exemple, L'Association, L'Employé du Moi ou La Cinquième Couche. Sauf que les récits, ici, ont tous été d'abord publiés au Maroc, en Égypte, au Liban, en Irak, en Tunisie, en Algérie, voire en Syrie ou au Soudan. Et que leurs origines en font l'essentiel du sel: elles donnent à voir, comme son nom l'indique, une nouvelle bande dessinée arabe, tout à fait étonnante par la créativité de ses auteurs et surtout par leur totale liberté d'expression. Un nouvel âge d'or, même si sans le sou. Depuis une quinzaine d'années maintenant, les pays du Maghreb et du Levant voient se développer une bande dessinée radicalement différente de celle -rare- qui a prévalu depuis les années 50. Pour le dire vite, une bande dessinée destinée jusque-là, et à petites doses exclusivement, à la jeunesse, marquée depuis la Naksa de 1967 et la guerre des Six Jours par le panarabisme, la cause palestinienne et la censure, mais qui avait commencé à oeuvrer à l'édification d'une "image arabe" absente jusque dans les écoles de formation au dessin: " Aux Beaux-Arts, nos professeurs nous ont appris que le rose se nommait "couleur chair", explique ainsi Mohieddine Ellabad, père vénéré de l'illustration égyptienne, dans le précieux dossier ouvrant ce beau livre collectif. Mais lorsque je l'appliquai sur une feuille à dessin, je me rendis bien compte que ce n'était pas la couleur de ma chair." Une quête d'identité qui a pris un nouvel élan via les printemps arabes de 2011 mais aussi via leurs échecs -renforcement de la plupart des régimes au pouvoir, censure accrue, rétrécissement de la liberté d'expression. Un terreau paradoxalement fertile pour cette nouvelle BD adulte et locale: " La bande dessinée a prospéré pendant ces phases répressives, où l'ambiguïté prévaut. C'est une forme artistique qui sait s'adapter pour mieux frapper. Et comme les autorités tendent à considérer la bande dessinée comme puérile et inconséquente, ça laisse le champ libre aux dessinateurs et dessinatrices." L'émergence parallèle des réseaux sociaux et des possibilités de création numérique a fait le reste: même fauchée, sans structures éditoriales, sans industrie et sans lectorat clairement identifié, la BD arabe adulte a essaimé. Il existe désormais des dizaines de fanzines et de publications autoéditées, toutes collectives: les récits publiés et traduits dans La Nouvelle Bande dessinée arabe sont ainsi issus de TokTok, Skefkef, Lab619, 12 Tours, Garage, Messaha ou Ramadan Hardcore, fanzines ou blogs BD dont les intitulés trahissent l'esprit urbain, distancié et amusé de leurs trentenaires d'auteurs. Le tunisien Lab619 fait ainsi référence aux chiffres qui identifient le pays dans les codes-barres. Le marocain Skefkef tire lui son nom d'un sandwich populaire et pas cher. Mais à ces spécificités que l'on retrouve finalement dans toutes les productions de bande dessinée alternative -dont une forte propension à l'autofiction-, celles des pays arabes se distinguent, loin des clichés, par une importante présence des femmes (les auteures fournissent la moitié des planches ici présentes) et par la narration d'un quotidien aux questions socio-économiques sensibles, et donc éminemment politiques, même si la plupart de leurs créateurs s'en défendent, et même s'ils abordent de front des thèmes comme le sexe, la religion ou les traditions. On ne peut donc que conseiller la lecture de cet ouvrage qui se veut plus démonstratif qu'exhaustif autour de cette nouvelle bande dessinée, et qui se lit, pour rappel, de droite à gauche. On y découvre, comme dans l'expo du même nom inaugurée au dernier festival d'Angoulême et visible pour quelques mois encore, une bande dessinée d'une grande modernité, très proche de "nos" BD alternatives, mais nourrie d'une vitalité et d'un enthousiasme capables de rendre jaloux.