Aller au théâtre pour se retrouver à manger à la table des acteurs ou presque? C'est bien ce qui risque de vous arriver si vous prenez un ticket pour Festen (1), adaptation théâtrale du film du même nom de Thomas Vinterberg, un projet audacieux de l'acteur, metteur en scène et producteur bruxellois Alain Leempoel. Dans le chapiteau en bois installé spécialement à cette occasion sur le site de l'hippodrome de Boitsfort, pas de scène traditionnelle, mais un espace circulaire organisé autour d'un point central: une table oblongue accueillant seize personnes. Dix tables de huit personnes se déploieront tout autour, au même niveau: de quoi accueillir des spectateurs, invités eux aussi au repas, partageant le même menu que les acteurs.
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Aller au théâtre pour se retrouver à manger à la table des acteurs ou presque? C'est bien ce qui risque de vous arriver si vous prenez un ticket pour Festen (1), adaptation théâtrale du film du même nom de Thomas Vinterberg, un projet audacieux de l'acteur, metteur en scène et producteur bruxellois Alain Leempoel. Dans le chapiteau en bois installé spécialement à cette occasion sur le site de l'hippodrome de Boitsfort, pas de scène traditionnelle, mais un espace circulaire organisé autour d'un point central: une table oblongue accueillant seize personnes. Dix tables de huit personnes se déploieront tout autour, au même niveau: de quoi accueillir des spectateurs, invités eux aussi au repas, partageant le même menu que les acteurs. Casser la frontière nette séparant la scène de la salle dans les théâtres: le principe n'est pas nouveau, qui entend perturber les habitudes des spectateurs, d'autant plus qu'il s'accompagne souvent d'une proximité troublante avec les artistes. Est-ce pour renforcer cette expérience unique du contact humain si spécifique aux arts de la scène? Toujours est-il que de plus en plus de spectacles proposent des dispositifs d'immersion où la frontière entre artistes et public s'estompe, en frôlant parfois la disparition totale. "Pratiquement parlant, je ne pouvais pas organiser le repas pour ces 80 personnes en même temps que le spectacle, confie Alain Leempoel à propos de son projet Festen. Il y aurait alors eu des temps morts techniques, pour servir et desservir les assiettes. Sans compter le bruit que les gens font en mangeant. Mais entre 19 heures et 20 h 30, les spectateurs seront mis en condition puisqu'ils vont vivre une série d'événements qu'ils vont retrouver ensuite pendant la représentation, avec un effet flash-back." Tout comme dans le film auquel fut décerné le prix du Jury à Cannes en 1998, l'action de la pièce se déroulera lors d'un grand banquet, une fête somptueuse célébrant les 60 ans du patriarche Helge. Les spectateurs mangeront donc en décalé, à partir de 19 heures alors que le spectacle proprement dit commence à 20h30. Ces dix tables sont elles-mêmes entourées de gradins circulaires, pour une jauge totale de 400 personnes. Festen se donne donc à 360°, selon un procédé hérité des arènes antiques et toujours de tradition au cirque. Plus encore que le bifrontal (deux gradins se faisant face de part et d'autre de la scène), l'espace à 360°, en particulier quand le public reste dans la lumière, engendre un sentiment de communauté forte parmi les spectateurs qui, de tous côtés, sont confrontés à leurs semblables, les émotions des uns et des autres se faisant écho sur les visages. Cette proximité que beaucoup semblent rechercher, Alain Leempoel l'a voulue dans Festen pour retrouver la sensation éprouvée lors de la découverte du film de Vinterberg, porte-étendard du fameux manifeste du Dogme95. "Festen a été pour moi un choc absolu, se souvient le metteur en scène. Il y avait dans ces images tournées caméra à l'épaule une manière on ne peut plus proche de filmer. On avait presque l'impression d'être présent à cette soirée. J'ai trouvé ça vraiment génial." En 2003, Alain Leempoel assiste à Paris à une adaptation du film pour la scène, mais n'est pas convaincu. "Je me suis dit que le matériau ne passait pas au théâtre. Mais l'idée me trottait en tête. J'ai relu le texte de l'adaptation et pensé qu'il fallait essayer autant que faire se peut de transposer le Dogme95 au théâtre. Il fallait casser le principe du quatrième mur, casser le rapport traditionnel scène-salle." Mais si une organisation circulaire de l'espace est relativement simple en danse, où le corps dans son ensemble importe, le dispositif au théâtre est bien plus périlleux du fait de l'importance de la visibilité des visages et de l'audition claire de la voix des acteurs. Cela peut fonctionner dans des espaces restreints, comme pour le western surréaliste Y a pas grand-chose qui me révolte pour le moment, de la Clinic Orgasm Society, créé en février dernier au théâtre Varia, où quelques dizaines de spectateurs encerclaient trois cowboys rassemblés - ici aussi - autour d'une table. Pour Festen et sa jauge de 400 personnes, Alain Leempoel a recours à un cameraman qui filme la fête. Aux moments opportuns, les images seront projetées sur deux écrans pour que les spectateurs les plus éloignés de l'action puissent tout de même en savourer les détails. Ceux qui ont vu le film se souviennent certainement de la sensation de malaise qui va grandissant, jusqu'au final dérapant complètement. Sans déflorer l'intrigue, on sait qu'on ne va pas faire que rire à l'anniversaire d'Helge. Alors, comment réagira le public invité aux tables? Il y a là une imprévisibilité que l'équipe tente d'anticiper le mieux possible. "Le sujet n'est absolument pas confortable, reconnaît Alain Leempoel. Les acteurs doivent tenir compte de réactions éventuelles des spectateurs. Chaque acteur a une mission en cours de spectacle s'il faut intervenir. Si quelqu'un se lève et s'en va, il ne s'agit pas de l'en empêcher, mais de prendre acte de tout ce qui se passe." Quant à savoir si cette proximité ne va pas justement effrayer une partie du public, redoutant d'être pris à partie, Alain Leempoel est confiant. "En tant que producteur, je sais que quand une proposition sort un peu des sentiers battus, il y a heureusement une curiosité fabuleuse des spectateurs. Pourquoi va-t-on sur les montagnes russes à la foire? Pourquoi veut-on avoir la tête à l'envers? Parce que l'émotion humaine est le moteur de notre raison d'être. On n'a pas toujours envie de se confronter à sa douleur, d'accord, mais on a quelque part toujours envie de se tester. Mon Graal, c'est d'arriver à mettre en scène ce spectacle de manière à ce que l'ensemble des spectateurs se sentent concernés, surpris, émus, éventuellement terrorisés par le sujet." Et pour ce projet, Alain Leempoel le sait, tout va se jouer sur le bouche-à-oreille. Les premières dates de la série seront capitales.(1) Festen (déconseillé aux moins de 14 ans): du 31 août au 30 septembre sur le site de l'hippodrome de Boitsfort à Uccle. www.theatrelepublic.be