Est-il facile, comme comédienne, de trouver sa place dans un univers aussi marqué graphiquement que celui d'Albert Dupontel?
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Est-il facile, comme comédienne, de trouver sa place dans un univers aussi marqué graphiquement que celui d'Albert Dupontel? Oui, le rôle est défini, je sais la place que je dois prendre, et quand on travaille avec Albert, on a intérêt à la prendre. Pour moi aussi, d'ailleurs, sinon, cela ne vaudrait pas la peine de faire des films. Il faut décoder ce qu'il a en tête, on répète avant le film, ce qui ne se produit pas sur tous les tournages, on est appliqué, et comme il va à une très grande vitesse, on doit aller vite pour comprendre. Mais après, il ne faut surtout pas faire attention à bien faire les choses, sinon on ne joue plus. Jouer, c'est lâcher les choses, partir un peu dans une autre direction. Par moments, quand on joue, on a l'idée, même si c'est très enfantin, d'une téléportation, d'aller dans un autre segment de vie, c'est une manière de croire et d'être en résonance avec tout ce qui se fait autour. Vous nous disiez, lors d'un précédent entretien, aspirer à tourner dans des films en résonance avec une vision du monde, vous avez été servie avec Adieu les cons... C'est vrai. J'aspire à travailler avec des metteurs en scène témoins de leur époque, ou en tout cas ayant envie de raconter quelque chose d'essentiel, partant profondément de leur intimité. C'est super, si on arrive à être en résonance avec l'époque actuelle, mais on peut aussi raconter une vision du monde sans cela, un témoignage de soi, qui permettra peut-être au spectateur de recevoir quelque chose de particulier. Pendant le confinement, j'ai vu Blue Velvet, de David Lynch, qui n'a aucune résonance avec l'époque actuelle, mais qui m'a bouleversée, transformée, mais c'était terriblement intime sur ce que cela racontait. Dupontel, lui, est en résonance, en combat et en protestation avec la société, peut-être depuis qu'il est né, et certainement depuis qu'il fait des films. Il y a toutefois des choses qui ont changé: il a toujours dépeint une société malade dont il a souvent joué le produit, c'est-à-dire un marginal, fou, avec ses propres codes. Mais depuis 9 mois ferme, on voit qu'il peut mettre en scène des personnages qui sont insérés au départ et qui, peu à peu, dévient. C'est également le cas dans Adieu les cons, où il ajoute à cette vision corrosive de la société l'émotion, et une forme de romantisme. Partagez-vous cette vision corrosive de la société? Je ne suis pas sûre que ce soit le mot que j'associerais à ma vision du monde. Il est difficile d'en avoir une vision totalement remplie de quiétude et d'accueillir tous les mouvements que nous connaissons, encore que toute la merde ne vienne pas d'apparaître d'un seul coup, elle est là, et prend des formes diverses. Mais entre notre cher virus, Trump, la polarisation des différents avis, les réseaux sociaux, les nationalismes de toutes parts... Je pense qu'à chaque époque, il y a eu des choses dangereuses, critiquables, difficiles. Je n'ai jamais considéré que la société dans laquelle nous vivons est d'une grande perfection et elle ne le sera jamais. Dans un tel contexte, que peut un film comme Adieu les cons ? Ou un film tout court? Il y a des endroits comme la beauté, l'art, la spiritualité, l'amour, peu importe, des endroits de transformation des possibles. Le combat, la croyance, l'idéal, voilà encore plusieurs types de transcendance possibles. Il y a moyen, dans le peu de temps qui nous est imparti, de faire des choses, heureusement. Que peut un film? Je sais qu'il peut beaucoup pour moi. Si j'ai voulu devenir actrice, c'est parce que j'étais spectatrice. Et en tant que spectatrice, dans la construction - on est toujours dans la construction, mais peut-être davantage encore à l'adolescence -, les films m'ont permis de me sentir moins seule face à la solitude que l'on peut ressentir, ou des incapacités, une colère, un élan, quantité de choses. Il pouvait y avoir une résonance. Même quand on vous raconte une société que vous ne connaissez pas, un personnage auquel vous ne pourriez pas vous identifier, n'ayant ni votre âge, ni votre origine, ni même peut-être votre sexe, quelque chose se passe, qui crée une résonance, et aide à vivre. Donc oui, un film ne peut rien, et il peut énormément. Le cinéma et la culture en général traversent une crise sans précédent. Comment les voyez-vous la surmonter? Quand on est au coeur de la crise, on n'a pas les bonnes lunettes pour voir. C'est souvent avec le temps, la distance, que l'on peut s'apercevoir des mouvements, des avancées, des reculs, des changements, des mutations. Je suis assez d'accord avec les gens, que ce soit pour la culture ou d'autres choses, qui estiment que ce qu'on traverse là, pour parler précisément de la Covid et de ses conséquences économiques, sociales et autres, n'a jamais fait qu'accélérer des choses qui étaient déjà là, et vers lesquelles on tendait de toute façon. Je n'aime pas trop, par exemple, les discours qui opposent les plateformes au cinéma. Les plateformes, elles existent, il y en a même de super, comme la Cinetek, qui vient d'arriver en Belgique, il y a des propositions très différentes. La question est plutôt de savoir comment trouver une alliance, comment cela peut-il fonctionner ensemble économiquement? Moi qui étais assez opposée aux séries, en étant restée à Twin Peaks et ne voulant rien voir d'autre, j'en ai découvert de merveilleuses pendant le confinement. Je croyais que le cinéma de divertissement américain était mort, mais quand je vois une série comme Watchmen (NDLR: qui met en scène des super-héros dans une uchronie), je me dis que des choses démentes existent. Après, c'est certain, une habitude s'est perdue, mais on la retrouve: Antoinette dans les Cévennes (NDLR: signé Caroline Vignal, un récit d'émancipation en milieu rural) va faire plus de 500 000 entrées en France, ce n'est pas nul. L'envie de fiction du public continuera à exister - elle est même extrêmement forte - et, si elle est plus passée par le petit écran, celle de voir un film ensemble au cinéma restera aussi. Adieu les cons dresse, dans sa logique de fable, un inventaire assez affolant du monde dans lequel nous vivons, avec notamment une numérisation croissante dont le corolaire est une société toujours plus sécuritaire. Comment vous en accommodez-vous? Ce n'est pas la Chine (rires)... Ça me fait penser à l'idée de la démocratie pas si démocratique en fait, c'est-à-dire: "La société marchande ne contrôle-t-elle pas quelque part déjà la masse?" Cela fait peur, dans l'uniformisation demandée, et dans l'idée d'être réduit à un profil, des données qui représentent quelqu'un de façon immuable. On peut y échapper en prenant soi-même des chemins de traverse dans l'existence, en foutant en l'air ses propres algorithmes. Il y a, dans la société vers laquelle on va, quelque chose d'insidieux qui est là, comme ce virus, pas visible directement, mais qui petit à petit grignote, conditionne les comportements. Le grand réveil collectif, je ne sais pas bien comment il peut se produire, mais on peut essayer à son niveau, dans ce qu'on vit, dans ce qu'on transmet. Vous avez choisi d'être absente des réseaux sociaux... Oui, déjà, j'ai un métier où la vanité... Regardez la journée d'aujourd'hui, où je vous vois, puis je vois quelqu'un d'autre pour parler de quoi: du film et de moi-même. Si en plus, je me mettais à nous prendre en photo pour dire " je fais ci, je fais ça", franchement, quel intérêt? Aucun. Et puis, il y a cette espèce de soumission à "Est-ce que vous validez qui je suis? Mon apparence? Mon choix?" Ou: "J'ai vraiment besoin de transmettre ce que je pense là, parce que c'est très important que vous le sachiez", non. On a besoin du lien, puisqu'on est dans une civilisation, et il est de plus en plus compliqué à trouver, à vivre, à ressentir. Et du coup, on le met là-dedans. Mais non, c'est souvent "narcisé", il y a toujours l'idée de vouloir avoir un aval sur soi. Il vaut mieux le chercher ailleurs, d'autant plus que cela prend du temps, alors qu'on n'en a pas beaucoup. Benedetta, l'adaptation par Paul Verhoeven du livre Soeur Benedetta, entre sainte et lesbienne, de Judith C. Brown, dont vous tenez le rôle-titre, aurait dû être à Cannes en 2019 déjà, puis en 2020, mais attendra finalement l'an prochain. Comment vivez-vous ces reports successifs? On essaie de s'adapter aux choses, et d'en trouver le côté positif. Peut-être que cela m'offre des années de quiétude. C'est un film extrêmement fort cinématographiquement - Paul Verhoeven est un très grand metteur en scène et, en plus, il a atteint un âge et une expérience où il n'a plus rien à perdre. Donc, le film est extrêmement libre, il a les moyens de ses ambitions, et il va très loin dans les thématiques qui lui sont propres. Après, le film est remuant, et je me demande parfois ce que cela pourra susciter chez les gens. L'avantage, c'est que cela m'offre du calme, je ne sais pas comment il va être pris. Les gens sont gentils avec moi jusqu'à présent. Quand je fais des films, je les fais parce que j'y crois, que j'ai envie de partager quelque chose, je ne pense jamais à la réussite publique ou pas, ni à ce qu'en diront les critiques. A partir du moment où l'on fait les choses et qu'on y croit, le reste ne vous appartient plus. Mais ce n'est pas un film comme les autres...