Ibrahim (lire notre critique) est l'un des films que l'on aurait dû découvrir au printemps 2020 sur les écrans cannois avant que la pandémie n'en décide autrement, repoussant d'un an la sortie en salles du premier long métrage de Samir Guesmi. L'aboutissement d'un long processus pour l'auteur-réalisateur-acteur, présence familière du cinéma français, lui que l'on a vu chez Alain Gomis (L'Afrance, Andalucia) comme chez Arnaud Desplechin (Un conte de Noël, Les Fantômes d'Ismaël), chez Bruno Podalydès (Bancs publics, Adieu Berthe) comme chez Noémie Lvovsky (Camille redouble) parmi d'autres. "Plus que le désir de réaliser, c'est celui de raconter cette histoire qui me tiraillait, commence-t-il, joint par téléphone. J'avais tourné un court métrage il y a quelques années, C'est dimanche!, qui traitait déjà de l'incommunicabilité entre un père et un fils. Je pensais en avoir fini avec ce sujet, mais cette thématique a continué de me hant...

Ibrahim (lire notre critique) est l'un des films que l'on aurait dû découvrir au printemps 2020 sur les écrans cannois avant que la pandémie n'en décide autrement, repoussant d'un an la sortie en salles du premier long métrage de Samir Guesmi. L'aboutissement d'un long processus pour l'auteur-réalisateur-acteur, présence familière du cinéma français, lui que l'on a vu chez Alain Gomis (L'Afrance, Andalucia) comme chez Arnaud Desplechin (Un conte de Noël, Les Fantômes d'Ismaël), chez Bruno Podalydès (Bancs publics, Adieu Berthe) comme chez Noémie Lvovsky (Camille redouble) parmi d'autres. "Plus que le désir de réaliser, c'est celui de raconter cette histoire qui me tiraillait, commence-t-il, joint par téléphone. J'avais tourné un court métrage il y a quelques années, C'est dimanche!, qui traitait déjà de l'incommunicabilité entre un père et un fils. Je pensais en avoir fini avec ce sujet, mais cette thématique a continué de me hanter, j'ai poursuivi l'écriture, et Ibrahim en est sorti. Je me suis toujours demandé comment des personnes aussi proches qu'un père et un fils pouvaient être des étrangers l'un vis-à-vis de l'autre, comment des personnes que tout rapproche pouvaient être tellement éloignées l'une de l'autre tout en vivant sous le même toit. Raconter cela m'intéressait." Soit donc Ahmed, le père, employé dans une brasserie de Paris, et Ibrahim, le fils, ado réservé, passionné de foot pour lequel il ne montre guère de dispositions. Pas plus que pour les plans foireux dans lesquels l'entraîne son pote Achille, qui valent au paternel de devoir débourser une coquette somme après que le gamin a été pris sur le fait. Avec, à la clé, des espoirs de promotion anéantis et un froid tendance polaire s'installant entre eux. Réalité âpre que le film envisage avec une grande retenue, tant dans l'expression des sentiments que dans sa mise en scène, d'une opportune sécheresse. " Je suis parti du principe que mon héros, le père, était quelqu'un d'assez mutique, silencieux, très économe dans les mots, poursuit Samir Guesmi. La gageure, quand on décide de raconter une histoire de ce type-là, c'est comment les faire parler malgré tout et avancer la narration. J'ai aimé filmer des gens qui parlent peu, et chercher leur manière de pallier les mots pour communiquer avec l'autre. Et cela a dicté ma mise en scène et mon écriture, raconter des gens qui s'expriment peu par les mots. J'ai pris un énorme plaisir à explorer cette voie-là, parce que je me méfie moi-même un peu des mots, ils peuvent être trompeurs, c'est plus compliqué de mentir avec un regard, un corps, une attitude." Ces regards, ces attitudes, la caméra les travaille au corps justement, serrant les personnages au plus près -"c'est l'intime qui m'intéresse", martèle le réalisateur comme une évidence-, comme pour mieux laisser s'exprimer leur vérité. S'insinuant encore dans les non-dits, celle d'Ahmed et Ibrahim est hantée par l'absence d'une mère disparue, pivot d'une histoire qui fait aussi de la résilience l'un de ces enjeux. Et qui trouve en Samir Guesmi lui-même et en Abdel Bendaher deux interprètes en (dés)accord parfait. "Ibrahim étant un footeux, je me suis dit qu'il y avait des chances que je le rencontre au football. Je suis allé au stade à côté de chez moi, porte de Montreuil, et je l'ai vu sortir avec deux potes à lui. C'était le moins bavard, il m'a tout de suite interpellé avec son regard, son écoute, son côté extrêmement méfiant. D'abord, il m'a pris pour un flic, il ne croyait pas que je préparais un film. J'ai tapé mon nom sur Wikipédia, ils ont vu ma tronche sur les portables, ça les a détendus. Au fur et à mesure de cette rencontre, Abdel était celui qui se cachait derrière ses potes, qui restait derrière, extrêmement attentif à ce que je racontais, mais sans parler beaucoup. Plus le temps passait, plus je croyais avoir trouvé mon Ibrahim." Impression bientôt vérifiée en côtoyant cet "acteur-né" sur le plateau. "Je n'avais pas écrit le rôle du père pour l'incarner, et je ne voulais surtout pas avoir trop de casquettes, mais on m'a convaincu. Et cela s'est avéré assez salutaire: il ne fallait pas aller chercher bien loin pour les plans où j'avais besoin d'Ahmed, j'avais l'acteur à disposition. Et puis, par rapport à Abdel/Ibrahim, dont j'étais à la fois le metteur en scène et le père, cela a accentué son sentiment d'oppression. Avec la position d'un metteur en scène sur un plateau conjuguée à l'autorité du père, Abdel se sentait complètement cerné, et cela ressemblait beaucoup à ce que je cherchais d'Ibrahim." La chapka qu'il arbore en toutes circonstances ou presque comme protection, pour un résultat à l'écran éloquent pour le coup...