Étonnant parcours que celui de Farid Bentoumi. Né en Savoie, au mitan des années 70, d'un père algérien ouvrier et d'une mère française institutrice, il suit une section ski-études avant d'intégrer une école de commerce. Après deux ans dans la pub, il réalise qu'il n'a aucune envie de vendre des shampooings toute sa vie et plaque tout pour une école de théâtre. Durant douze ans, il exerce ainsi le métier de comédien, puis, frustré par le manque de richesse des rôles qu'on lui propose, se met petit à petit à l'écriture cinématographique. "Plus jeune, se souvient-il, je n'étais pas du tout cinéphile. J'ai seulement commencé à regarder des films à l'âge de 25 ans. Dans ma famille, le cinéma n'existait pas. La réalisation, j'y suis passé en autodidacte complet. Aujourd'hui, j'écris vraiment des films pour les comédiens. Ce qui m'intéresse avant tout, c'est un cinéma de personnages. Proches de moi et du public."
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Étonnant parcours que celui de Farid Bentoumi. Né en Savoie, au mitan des années 70, d'un père algérien ouvrier et d'une mère française institutrice, il suit une section ski-études avant d'intégrer une école de commerce. Après deux ans dans la pub, il réalise qu'il n'a aucune envie de vendre des shampooings toute sa vie et plaque tout pour une école de théâtre. Durant douze ans, il exerce ainsi le métier de comédien, puis, frustré par le manque de richesse des rôles qu'on lui propose, se met petit à petit à l'écriture cinématographique. "Plus jeune, se souvient-il, je n'étais pas du tout cinéphile. J'ai seulement commencé à regarder des films à l'âge de 25 ans. Dans ma famille, le cinéma n'existait pas. La réalisation, j'y suis passé en autodidacte complet. Aujourd'hui, j'écris vraiment des films pour les comédiens. Ce qui m'intéresse avant tout, c'est un cinéma de personnages. Proches de moi et du public." Et, en effet... En 2015, pour la comédie Good Luck Algeria, son premier long métrage, il s'inspire de l'histoire de son propre frère, qui représentait l'Algérie en ski nordique aux Jeux olympiques d'hiver de 2006 à Turin. Pour Rouge, aujourd'hui, thriller social noyauté autour d'une lanceuse d'alerte issue d'un milieu ouvrier dénonçant les agissements d'une usine chimique en matière de gestion des déchets, il s'est penché sur l'affaire de l'usine centenaire Alteo à Gardanne, dans les Bouches-du-Rhône, connue pour sa production d'alumines mais aussi, moins reluisant, pour son déversement de boues rouges polluantes dans la Méditerranée... "J'avais commencé en écrivant une histoire chez les éboueurs, précise Farid Bentoumi. Il s'agissait d'un père qui bossait là et faisait embaucher son fils. Et son fils se rendait compte que le patron du père lui demandait de jeter des produits toxiques de temps en temps dans la décharge en échange d'un petit billet. Le film s'appelait Reste tranquille. Parce que le père disait toujours à son fils: "Reste tranquille, ne dis rien..." Et puis quand j'ai découvert l'histoire d'Alteo, j'ai décidé de situer plutôt le film dans le milieu de l'industrie. Alteo ne pollue officiellement plus depuis l'été 2020, ils ont réussi à filtrer. Mais ça a quand même été un siècle complet de pollution. Avec un lanceur d'alerte, Olivier Dubuquoy, qui s'est battu contre l'usine pendant des années. J'ai croisé ce que j'avais commencé à écrire avec cette histoire-là, et ça a donné Rouge. J'ai choisi de délocaliser l'action à Grenoble, dans un milieu naturel fort, la montagne. Avec cette idée très graphique d'une pollution qui fasse vraiment une tache rouge dans le paysage."Construit à l'origine autour d'une relation père-fils conflictuelle, le film caste à l'arrivée Zita Hanrot face à Sami Bouajila dans le rôle principal. "Le rôle était écrit pour un garçon, oui. On avait déjà casté les acteurs mais je n'arrivais pas à me projeter dans ce duo père-fils. À trois mois du tournage, j'ai changé d'avis et j'ai proposé le rôle à Zita. J'ai simplement féminisé le prénom du personnage mais je n'ai quasiment pas réécrit le rôle. Et ça donne du coup un personnage féminin très moderne, c'est-à-dire qu'elle n'est pas définie par sa féminité. Mais, en sous-texte, les situations s'en trouvent impactées. C'est une femme, elle est maghrébine, elle est jeune, elle est infirmière: des choses qui font que les personnages d'hommes dans et autour de l'usine la renvoient très souvent à une forme d'ignorance, d'infériorité. Elle est vraiment en position d'être écrasée et de ne pas avoir la parole. C'est d'autant plus intéressant de la voir se rebeller, dépasser tous ces obstacles. À l'arrivée, Rouge raconte l'histoire d'un père qui se sent trahi par sa fille et d'une fille qui, elle, se découvre un courage en devenant lanceuse d'alerte." Patrons, ouvriers, syndicalistes, politiques, journalistes... Chacun a ses raisons dans Rouge, et le film invite justement à dépasser la logique périmée des petits intérêts personnels à court terme afin de penser un vivre-ensemble vertueux dans la durée. "Ce n'est pas que tout le monde a raison, certainement pas, mais tout le monde a ses raisons, oui, et il faut pouvoir les entendre et les comprendre pour traduire toute la difficulté de ce genre de situations. Durant des générations, la pollution a fait partie de la production, c'était quelque chose de normal, un pis-aller. Les risques faisaient partie du métier, aussi. On les acceptait sans les remettre en cause. Les choses sont, petit à petit, en train d'évoluer, mais ça a pris du temps. Les lanceurs d'alerte sont des résistants. C'est le cheminement de leur engagement qu'il m'importait de raconter, lequel se frotte forcément à une forme d'incompréhension intergénérationnelle. C'est l'histoire d'un changement de paradigme, de mentalité." En résulte un film tendu, à l'os, sans fioriture, qui se construit autour d'un douloureux dilemme moral -un peu comme chez les frères Dardenne, au fond, qui coproduisent Rouge avec leur société des Films du Fleuve. "Ce que j'adore chez les Dardenne, c'est cette vision d'une avancée inexorable du récit. Avec Rouge, je me sens proche également d'un cinéma à la Ken Loach: social, familial, physique... Le film s'inscrit aussi, bien sûr, dans la grande tradition des films d'enquête à l'américaine. Je pense à Erin Brockovich, évidemment, mais aussi, plus récemment, à des choses comme Spotlight ou Dark Waters... Même s'il y a toujours quelque chose de beaucoup plus spectaculaire dans l'idée de justice chez les Américains, avec des concepts très polarisés de Bien et de Mal."