L'on n'attendait plus grand-chose à vrai dire de Paul Schrader, scénariste de quelques-uns des meilleurs Scorsese, de Taxi Driver à Raging Bull, et auteur par ailleurs des plus qu'estimables Mishima ou Affliction, mais ayant passé le plus clair des dernières années à se vautrer, d'un improbable prequel à The Exorcist (Dominion) à un non moins incertain véhicule pour Lindsay Lohan (The Canyons). C'est dire si First Reformed, son vingtième long métrage de fiction, apparaît comme une excellente surprise (divine même, serait-on enclin à écrire, eu égard au contexte). Le réalisateur de Cat People y renoue avec la veine obsessionnelle ayant irrigué son oeuvre, pour signer le portrait saisissant d'un prêtre traversant une profonde crise de foi en écho à diverses angoisses toutes contemporaines, écologiques notamment...
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L'on n'attendait plus grand-chose à vrai dire de Paul Schrader, scénariste de quelques-uns des meilleurs Scorsese, de Taxi Driver à Raging Bull, et auteur par ailleurs des plus qu'estimables Mishima ou Affliction, mais ayant passé le plus clair des dernières années à se vautrer, d'un improbable prequel à The Exorcist (Dominion) à un non moins incertain véhicule pour Lindsay Lohan (The Canyons). C'est dire si First Reformed, son vingtième long métrage de fiction, apparaît comme une excellente surprise (divine même, serait-on enclin à écrire, eu égard au contexte). Le réalisateur de Cat People y renoue avec la veine obsessionnelle ayant irrigué son oeuvre, pour signer le portrait saisissant d'un prêtre traversant une profonde crise de foi en écho à diverses angoisses toutes contemporaines, écologiques notamment... Regard perçant sur voix éraillée, on retrouve le cinéaste en pleine forme à l'occasion de la première vénitienne de son film -une Venise qu'il connaît bien, lui qui y tournait, en 1990, The Comfort of Strangers, pas sa plus grande réussite, même si Christopher Walken en imposait sous les traits d'un aristocrate italien entraînant un couple naïf dans une relation sulfureuse... First Reformed est donc d'un autre tonneau, Schrader s'y risquant en terrain spirituel -une sorte de retour aux sources, pour un homme dont le parcours a été nourri par son éducation calviniste. "J'ai débuté comme critique, et j'avais écrit un livre sur la spiritualité au cinéma. C'est un sujet qui m'a toujours intéressé, ayant grandi dans un milieu religieux. Cette notion n'a jamais cessé de me travailler, mais une fois que j'ai commencé à tourner des films, j'ai été plutôt porté vers l'action, les émotions ou la sexualité. Jusqu'au jour où, il y a deux ans de cela, j'ai dîné avec Pawel Pawlikowski, et nous avons parlé de Ida , son film très austère, tourné en noir et blanc dans un format 1:33. Cette conversation m'a accompagné, et je me suis dit qu'à l'approche de 70 ans, il était peut-être temps que j'écrive un film de ce genre. Mais si First Reformed est donc de conception assez récente, il s'inscrit dans un voyage entamé beaucoup plus jeune..."Le film, à travers son personnage central solitaire et dérivant au gré de ses obsessions, s'inscrit d'ailleurs dans la lignée de l'oeuvre, variation sur une figure commune à Taxi Driver et Light Sleeper, par exemple. En cinéaste cinéphile, Schrader en situe la matrice dans l'oeuvre de Robert Bresson (dont Journal d'un curé de campagne a inspiré First Reformed, au même titre que Les Communiants, d'Ingmar Bergman), Pickpocket en particulier. "Ce film m'a fait une énorme impression à l'époque où j'étais critique. Je ne pensais pas me consacrer à l'écriture de scénarios, mais quand j'ai découvert Pickpocket , il m'a semblé que je serais à même d'écrire un film semblable. Ce type tient son journal dans sa chambre, s'en va commettre un crime avant d'y revenir, cela me paraissait dans mes cordes. Deux ans plus tard, je m'attelais à Taxi Driver , et tout a commencé..." Manière de boucler la boucle, First Reformed s'autorise une référence directe au classique de Martin Scorsese (lequel citait en l'espère Deux ou trois choses que je sais d'elle, de Jean-Luc Godard). Il ne faut par ailleurs guère forcer le trait pour voir dans le révérend Ernst Toller campé par Ethan Hawke le cousin pas si éloigné du Travis Bickle de Robert DeNiro, écartelé entre culpabilité et rédemption. Si les deux acteurs évoluent dans des registres sensiblement différents, Hawke n'est pas moins convaincant sous ses habits ecclésiastiques, réussissant à donner une dimension humaine à la souffrance qu'endure son personnage. "Être hanté est un état difficile à jouer pour un acteur, observe Paul Schrader. On l'est ou on ne l'est pas. Montgomery Clift l'était: s'il était assis à côté de nous, il serait hanté. Et cela vaut pour Ethan également: il ne doit pas jouer, il est hanté, de par sa physionomie... Son choix s'imposait, en raison de son âge également, mais aussi de ses dispositions intellectuelles: c'est un véritable artiste, qui écrit des livres et réalise des films, et avec qui l'on peut parler d'égal à égal, il cerne exactement vos intentions." Esthétiques d'abord, et First Reformed s'inscrit résolument à rebours du cinéma mainstream, tant par son format (1:33) que par la lenteur de son rythme, imprimée d'entrée - "le spectateur sait ainsi qu'il va vivre une expérience différente. Quiconque n'est pas enclin à voir ce genre de film aura déjà quitté la salle après trois ou quatre minutes. First Reformed requiert un engagement, comme le fait d'aller à l'église. Personne ne quitte la messe parce qu'il s'ennuie, on y va en connaissance de cause." Philosophiques, ensuite, et si le révérend Toller questionne la foi et l'Église, le propos prend aussi un tour résolument politique dès lors que la cause environnementale s'invite à l'écran - "Dieu nous pardonnera-t-il tout ce que nous infligeons à sa création?", s'interroge l'un des protagonistes, point de départ d'une réflexion en cascade. On ne sera guère surpris, du reste, de voir un Schrader cultiver une vision alarmiste du monde -à moins qu'il ne s'agisse, pour le coup, de lucidité. "La période de l'histoire de la planète telle que nous la connaissons ne survivra pas à ce siècle, martèle-t-il. Ce n'est qu'une question de temps. J'ai eu la chance d'en connaître la face privilégiée, appartenant à la génération des baby-boomers, et vivant dans un monde d'opulence et de loisirs, exempt de guerres comme de pestilence. Et qu'avons-nous fait de ce magnifique cadeau? Nous l'avons foutu en l'air pour nos enfants... Voilà notre don aux générations futures, et ce par pur égoïsme" -réflexion qu'il accompagne d'un rire amer. Mais soit, Paul Schrader, qui en a vu d'autres, n'est pas du genre à se laisser démonter. Et d'évoquer encore des projets, qu'il a nombreux, et espère développer au cinéma, à l'inverse d'une bonne partie de la corporation qui cède désormais aux sirènes télévisées - "La liberté de la télévision n'est pas aussi grande qu'on a coutume de le dire. Je n'aurais pas pu tourner ce film pour elle. Je me sens désormais plus libre que jamais, parce qu'il n'y a plus de limites, on peut désormais tout faire. Avant, il y avait des règles, mais il n'y en a plus: on peut tourner un film en une prise, pour n'importe quel format d'écran, on ne sait plus exactement ce qu'est un film. C'est libérateur, mais cela peut aussi se révéler intimidant." Dans le chef de Paul Schrader, on parlera tout au plus d'une vue de l'esprit...