Paul Schrader, confessions cinéphiles

Habité, Ethan Hawke incarne un prêtre écartelé entre culpabilité et rédemption dans First Reformed de Paul Schrader. © DR
Jean-François Pluijgers
Jean-François Pluijgers Journaliste cinéma

Avec First Reformed, Paul Schrader signe un film empreint de spiritualité, sur les traces d’un prêtre -Ethan Hawke, habité- dont la crise de foi se nourrit des angoisses du monde. À découvrir en DVD et au festival de Gand.

L’on n’attendait plus grand-chose à vrai dire de Paul Schrader, scénariste de quelques-uns des meilleurs Scorsese, de Taxi Driver à Raging Bull, et auteur par ailleurs des plus qu’estimables Mishima ou Affliction, mais ayant passé le plus clair des dernières années à se vautrer, d’un improbable prequel à The Exorcist (Dominion) à un non moins incertain véhicule pour Lindsay Lohan (The Canyons). C’est dire si First Reformed, son vingtième long métrage de fiction, apparaît comme une excellente surprise (divine même, serait-on enclin à écrire, eu égard au contexte). Le réalisateur de Cat People y renoue avec la veine obsessionnelle ayant irrigué son oeuvre, pour signer le portrait saisissant d’un prêtre traversant une profonde crise de foi en écho à diverses angoisses toutes contemporaines, écologiques notamment…

Regard perçant sur voix éraillée, on retrouve le cinéaste en pleine forme à l’occasion de la première vénitienne de son film -une Venise qu’il connaît bien, lui qui y tournait, en 1990, The Comfort of Strangers, pas sa plus grande réussite, même si Christopher Walken en imposait sous les traits d’un aristocrate italien entraînant un couple naïf dans une relation sulfureuse… First Reformed est donc d’un autre tonneau, Schrader s’y risquant en terrain spirituel -une sorte de retour aux sources, pour un homme dont le parcours a été nourri par son éducation calviniste. « J’ai débuté comme critique, et j’avais écrit un livre sur la spiritualité au cinéma. C’est un sujet qui m’a toujours intéressé, ayant grandi dans un milieu religieux. Cette notion n’a jamais cessé de me travailler, mais une fois que j’ai commencé à tourner des films, j’ai été plutôt porté vers l’action, les émotions ou la sexualité. Jusqu’au jour où, il y a deux ans de cela, j’ai dîné avec Pawel Pawlikowski, et nous avons parlé de Ida , son film très austère, tourné en noir et blanc dans un format 1:33. Cette conversation m’a accompagné, et je me suis dit qu’à l’approche de 70 ans, il était peut-être temps que j’écrive un film de ce genre. Mais si First Reformed est donc de conception assez récente, il s’inscrit dans un voyage entamé beaucoup plus jeune… »

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Un chapelet d’intentions

Le film, à travers son personnage central solitaire et dérivant au gré de ses obsessions, s’inscrit d’ailleurs dans la lignée de l’oeuvre, variation sur une figure commune à Taxi Driver et Light Sleeper, par exemple. En cinéaste cinéphile, Schrader en situe la matrice dans l’oeuvre de Robert Bresson (dont Journal d’un curé de campagne a inspiré First Reformed, au même titre que Les Communiants, d’Ingmar Bergman), Pickpocket en particulier. « Ce film m’a fait une énorme impression à l’époque où j’étais critique. Je ne pensais pas me consacrer à l’écriture de scénarios, mais quand j’ai découvert Pickpocket , il m’a semblé que je serais à même d’écrire un film semblable. Ce type tient son journal dans sa chambre, s’en va commettre un crime avant d’y revenir, cela me paraissait dans mes cordes. Deux ans plus tard, je m’attelais à Taxi Driver , et tout a commencé… » Manière de boucler la boucle, First Reformed s’autorise une référence directe au classique de Martin Scorsese (lequel citait en l’espère Deux ou trois choses que je sais d’elle, de Jean-Luc Godard). Il ne faut par ailleurs guère forcer le trait pour voir dans le révérend Ernst Toller campé par Ethan Hawke le cousin pas si éloigné du Travis Bickle de Robert DeNiro, écartelé entre culpabilité et rédemption.

Paul Schrader
Paul Schrader© BRYAN DERBALLA/REPORTERS

Si les deux acteurs évoluent dans des registres sensiblement différents, Hawke n’est pas moins convaincant sous ses habits ecclésiastiques, réussissant à donner une dimension humaine à la souffrance qu’endure son personnage. « Être hanté est un état difficile à jouer pour un acteur, observe Paul Schrader. On l’est ou on ne l’est pas. Montgomery Clift l’était: s’il était assis à côté de nous, il serait hanté. Et cela vaut pour Ethan également: il ne doit pas jouer, il est hanté, de par sa physionomie… Son choix s’imposait, en raison de son âge également, mais aussi de ses dispositions intellectuelles: c’est un véritable artiste, qui écrit des livres et réalise des films, et avec qui l’on peut parler d’égal à égal, il cerne exactement vos intentions. » Esthétiques d’abord, et First Reformed s’inscrit résolument à rebours du cinéma mainstream, tant par son format (1:33) que par la lenteur de son rythme, imprimée d’entrée – « le spectateur sait ainsi qu’il va vivre une expérience différente. Quiconque n’est pas enclin à voir ce genre de film aura déjà quitté la salle après trois ou quatre minutes. First Reformed requiert un engagement, comme le fait d’aller à l’église. Personne ne quitte la messe parce qu’il s’ennuie, on y va en connaissance de cause. » Philosophiques, ensuite, et si le révérend Toller questionne la foi et l’Église, le propos prend aussi un tour résolument politique dès lors que la cause environnementale s’invite à l’écran – « Dieu nous pardonnera-t-il tout ce que nous infligeons à sa création? », s’interroge l’un des protagonistes, point de départ d’une réflexion en cascade.

On ne sera guère surpris, du reste, de voir un Schrader cultiver une vision alarmiste du monde -à moins qu’il ne s’agisse, pour le coup, de lucidité. « La période de l’histoire de la planète telle que nous la connaissons ne survivra pas à ce siècle, martèle-t-il. Ce n’est qu’une question de temps. J’ai eu la chance d’en connaître la face privilégiée, appartenant à la génération des baby-boomers, et vivant dans un monde d’opulence et de loisirs, exempt de guerres comme de pestilence. Et qu’avons-nous fait de ce magnifique cadeau? Nous l’avons foutu en l’air pour nos enfants… Voilà notre don aux générations futures, et ce par pur égoïsme » -réflexion qu’il accompagne d’un rire amer. Mais soit, Paul Schrader, qui en a vu d’autres, n’est pas du genre à se laisser démonter. Et d’évoquer encore des projets, qu’il a nombreux, et espère développer au cinéma, à l’inverse d’une bonne partie de la corporation qui cède désormais aux sirènes télévisées – « La liberté de la télévision n’est pas aussi grande qu’on a coutume de le dire. Je n’aurais pas pu tourner ce film pour elle. Je me sens désormais plus libre que jamais, parce qu’il n’y a plus de limites, on peut désormais tout faire. Avant, il y avait des règles, mais il n’y en a plus: on peut tourner un film en une prise, pour n’importe quel format d’écran, on ne sait plus exactement ce qu’est un film. C’est libérateur, mais cela peut aussi se révéler intimidant. » Dans le chef de Paul Schrader, on parlera tout au plus d’une vue de l’esprit…

Film Fest Gent, du 09 au 19/10 à Gand. www.filmfestival.be

First Reformed projeté les 12, 15 et 19/10.

Ethan Hawke, de bonne foi

Ethan Hawke et Amanda Seyfried
Ethan Hawke et Amanda Seyfried

De Chet Baker dans Born to Be Blue, le biopic de Robert Budreau, au proxénète de Valerian et la Cité des milles planètes, de Luc Besson, pour ne citer que deux de ses emplois les plus récents, Ethan Hawke est de ces acteurs pouvant à peu près tout jouer -qualité appréciée aussi bien dans le cinéma indépendant que dans les blockbusters, hollywoodiens ou autres. En plus de 30 ans de carrière -ses débuts remontent à 1985, dans Explorers, de Joe Dante-, le comédien texan n’avait cependant jamais endossé les habits de prêtre. C’est aujourd’hui chose faite avec First Reformed, de Paul Schrader, un film où il campe le révérend Ernst Toller, un individu tourmenté. Et un rôle qui s’imposait, pour ainsi dire: « Toller m’a permis d’approfondir certaines choses que j’avais pu éprouver au cours de mon existence, relève-t-il. Je n’avais jamais joué de prêtre auparavant, mais quand j’étais enfant, mon arrière-grand-mère était persuadée que j’allais avoir la vocation et embrasser la prêtrise, n’ayant plus qu’à attendre l’appel de la foi. Ce qui avait le don de me pétrifier, parce que je ne voulais absolument pas devenir prêtre, mais bien artiste… Je me souviens néanmoins m’être dit que je n’aurais aucun mal à en jouer un, même s’il m’a fallu attendre plus de 30 ans pour finalement le faire. En quoi je suis d’ailleurs reconnaissant, tant ce rôle était authentique et sincère. De même que Paul Schrader avait probablement cette histoire en lui depuis toujours, beaucoup de choses que j’ai faites dans la vie m’ont préparé à jouer ce personnage. »

L’art comme exutoire

En proie à une crise de foi profonde consécutive à la mort de son fils pendant la guerre d’Irak, et exacerbée encore par le suicide de l’une de ses ouailles, Toller est un personnage extrême comme les affectionne à l’évidence Schrader. Un prolongement du Travis Bickle de Taxi Driver, en quelque sorte, appréhendé à l’entame d’un voyage douloureux. Et un motif que l’acteur a nourri notamment de l’air du temps: « Pour peu que l’on soit attentif au monde, il n’est guère difficile de ressentir un sentiment de désespoir: il flotte dans l’air, et est susceptible de nous étreindre. Et le dégoût de soi est malheureusement quelque chose de très répandu. Il nous arrive à tous de penser ne pas avoir su exploiter notre potentiel, ni apporter une contribution significative au monde, sans savoir si nos propres imperfections ou celles de la société sont en cause. C’est le cap par lequel passe Toller, et je n’ai guère éprouvé de difficultés à m’y retrouver. Et d’encore préciser: J’ai ressenti un sentiment de gratitude écrasant d’avoir un endroit où placer mes peurs, mes angoisses et mes déceptions avec ce rôle. J’ai été élevé dans un environnement religieux, et j’ai grandi avec ces questions. La famille de mon père était baptiste, celle de ma mère épiscopale, et ma belle-famille catholique: j’étais entouré de zélotes. J’ai donc vécu ce genre de questionnement à divers niveaux, choisissant pour ma part de déverser ces réflexions dans l’art. Les films, les livres et le rock’n’roll m’ont apporté la santé mentale, j’en ai fait ma religion personnelle. Mais ce film m’a donné l’opportunité d’y mettre ce que j’ai appris, ce à quoi j’ai pensé et ce dont m’ont parlé mes parents pendant toute ma vie: tout cela vibrait dans ce contexte particulier. » De l’art comme exutoire…

First Reformed

De Paul Schrader. Avec Ethan Hawke, Amanda Seyfried. 1h48. Dist: Universal. ***(*)

Paul Schrader, confessions cinéphiles

Découvert il y a un peu plus d’un an à la Mostra de Venise, First Reformed (Sur le chemin de la rédemption), le dernier film en date de Paul Schrader, a curieusement disparu dans les limbes de la distribution. Le réalisateur de Cat People et Affliction, par ailleurs scénariste de Taxi Driver, Raging Bull et autre The Last Temptation of Christ pour Martin Scorsese, signe pourtant là son meilleur opus depuis des lustres -une véritable résurrection, si l’on considère ses récents The Canyons et Dog Eat Dog, qui le voyaient arpenter au-delà du raisonnable les allées de la série Z.

First Reformed gravite autour du Révérend Ernst Toller (Ethan Hawke, habité), un prêtre rongé par la culpabilité après avoir expédié son fils dans une guerre d’Irak « moralement injustifiable », avec des conséquences tragiques. Et qui, affecté dans une petite paroisse historique de l’État de New York, va voir son fragile équilibre et ses convictions vaciller à la suite du suicide du mari d’une fidèle (jouée par l’impeccable Amanda Seyfried), un activiste écologiste… Paul Schrader est évidemment en terrain de connaissance avec cette plongée au coeur des ténèbres. À l’instar de Ethan Hawke, la figure de ce prêtre tourmenté semble l’avoir particulièrement inspiré, le réalisateur livrant un film suffocant où se greffent aux interrogations philosophiques les angoisses et failles de l’époque. Une matière dense, orchestrée en quelque surenchère baroque, pour un film tour à tour grotesque et glaçant…

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