Longtemps, les films de Quentin Tarantino ont été ancrés dans le présent, fût-il référencé, le passé ne s'y infiltrant que par le prisme déformant d'une vision fantasmée voire nostalgique, entretenue à grand renfort de citations cinéphiles, posture postmoderne venue épicer les Reservoir Dogs, Pulp Fiction, Jackie Brown et autre Kill Bill (et ayant, incidemment, largement fait école depuis) . Changement de cap avec Inglourious Basterds, en 2009, premier film de son auteur situé dans le passé, le cinéaste de Knoxville s'y frottant sans détour à l'Histoire -la Seconde Guerre mondiale et l'occupation nazie de la France en l'occurrence-, comme pour "mieux" la réécrire à sa façon, tendance confirmée ensuite de Django Unchained en Once Upon a Time... in Hollywood aujourd'hui.

Le 7e art comme uchronie

Avec ce nouvel opus, c'est d'ailleurs un peu comme si le réalisateur américain bouclait une hypothétique trilogie "révisionniste". Si le sujet en est, en apparence, plus anodin (Hollywood en 69, envisagé dans une perspective ouvertement "hommagiste", encore qu'avec Charles Manson, sa "Family" et le massacre de Sharon Tate en toile de fond, il soit aussi (surtout?) question de la fin prématurée des sixties et de leurs idéaux), la manière, elle, ne diffère au fond guère. Comme si Tarantino avait adopté un principe voulant qu'en matière de relecture historique, le cinéma autorise toutes les licences.

Ce postulat, Inglourious Basterds (qui devait initialement s'intituler Once Upon a Time... in Nazi Occupied France) l'affirmait bien haut, le réalisateur y mesurant l'un des motifs fondateurs de son oeuvre, à savoir la vengeance, à la tragédie du XXe siècle. Pour mémoire, empruntant aussi bien au western-spaghetti (sa scène d'ouverture opératique opposant Christopher Waltz à Denis Ménochet) qu'au film de guerre, Inglourious Basterds suivait un escadron de soldats juifs rompus à casser et scalper du nazi sans répit sous le commandement de Brad Pitt. Soit le nerf d'une série B à la violence exacerbée et à l'humour volontiers outrancier. Le tout culminant dans l'incendie d'un cinéma emportant les autorités du Reich, Hitler inclus, dans un déluge de feu (nourri de nitrates hautement inflammables, les films y réécrivant littéralement l'Histoire), Mélanie Laurent s'autoproclamant visage d'une improbable "vengeance juive". Ou le 7e art comme vecteur d'une uchronie d'un goût certes discutable...

Rattraper le cours de l'Histoire

Une même vision révisionniste sera à l'oeuvre dans Django Unchained, western sanglant où Tarantino réaffirme sa liberté totale à l'égard de la réalité historique. Située peu avant la guerre de Sécession, l'action a pour cadre le Sud des États-Unis, lorsqu'un chasseur de primes (Waltz, encore lui, laissant libre cours à sa logorrhée) s'associe à un ancien esclave noir qu'il a libéré -le Django du titre, campé avec autorité par Jamie Foxx-, le duo prenant bientôt la direction de Candyland, plantation sur laquelle règne Calvin Candie (Leonardo DiCaprio), un esclavagiste pur jus... Flambées de violence, citations à foison, dialogues à tiroirs, traits d'esprit (?) à la chaîne, le tout emballé avec une incontestable virtuosité: le cinéaste (re)fait ses gammes, tout en passant l'Amérique esclavagiste à la moulinette de ses obsessions. Et Jamie Foxx de se muer devant sa caméra en ange exterminateur, esclave affranchi et incarnation de la vengeance noire, dézinguant à ce titre à tout va, négriers comme collabos se voyant occis dans une même surenchère d'hémoglobine. L'on adhère ou non au propos, quelque peu désamorcé par sa dimension ouvertement cartoon...

Once upon a Time... in Hollywood arrête, pour sa part, le cours du temps en 1969, buddy-movie suivant une star sur le déclin et sa doublure attitrée (Leonardo DiCaprio et Brad Pitt, comme pour mieux faire la synthèse des deux films précédents) aux derniers jours de l'âge d'or de Hollywood, alors même que l'assassinat de Sharon Tate s'apprête à sonner le glas des sixties et de leurs utopies. Tarantino avait six ans à l'époque et l'hommage au 7e art, s'il est résolument fétichiste, prend aussi un tour mélancolique certes pas désagréable. À quoi se greffe la volonté encore réaffirmée de corriger le cours de l'Histoire par celluloïd interposé, entreprise dont l'on se gardera de révéler la teneur exacte, mais n'étant pas sans susciter un certain malaise pour le coup, insuffisant toutefois à dissiper une impression tenace d'inconsistance. Mais soit, suivant une antienne maintes fois répétée, il n'y a là jamais, il est vrai, que du cinéma...

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