Mais qui est donc Stephan Streker? Ex-journaliste culturel et sportif, il évolue désormais en étonnant Janus du paysage médiatique belge, à la fois consultant bien connu des footeux en télé et réalisateur pointilleux à l'ambition franche, anguille aux deux visages qui échappe aux étiquettes comme aux nomenclatures.
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Mais qui est donc Stephan Streker? Ex-journaliste culturel et sportif, il évolue désormais en étonnant Janus du paysage médiatique belge, à la fois consultant bien connu des footeux en télé et réalisateur pointilleux à l'ambition franche, anguille aux deux visages qui échappe aux étiquettes comme aux nomenclatures. À 52 ans, et pour son troisième long métrage, Noces, libre adaptation d'un fait divers ayant défrayé la chronique qu'il transpose à l'écran dans toute son incandescence tragique, Streker remise les scories formalistes qui minaient en 2013 Le Monde nous appartient pour se mettre au service de son sujet fiévreux aux résonances profondes -celui du mariage forcé, et de l'union maudite entre modernité et tradition. L'oeuvre de la maturité, à n'en pas douter, que le Bruxellois, d'une pertinence rarement prise en défaut, défend avec fougue et assurance. Je n'ai pas fait le film pour sa thématique. Ce qui m'a motivé, fondamentalement, c'est de raconter une histoire incroyable. Pourquoi est-elle incroyable, cette histoire? Parce que les enjeux moraux entre tous les protagonistes sont tout à fait exceptionnels. C'est la tragédie grecque ultime. La tragédie grecque d'aujourd'hui. D'ailleurs le film respecte de manière très coercitive beaucoup des préceptes de la tragédie antique: la linéarité, le côté absolument inéluctable, l'absence de twist, de suspense, le fait que le mal vienne d'en haut... Chacun a ses raisons, et tu peux comprendre les raisons de chacun. Pas les actes, certainement pas, mais les raisons oui. Jean Renoir disait: "Il n'y a jamais de méchants dans mes films, chacun a toujours ses raisons." C'est exactement ça. Je considère que tout acte humain engage la responsabilité de celui qui le pose. Donc ma responsabilité est absolue. Mais il y a une liberté de création qui est importante. Par rapport à l'histoire vraie, les noms sont changés -Sadia devient Zahira, son frère Mudusar devient Amir...-, certaines situations aussi, mais le substrat demeure. Il me tenait à coeur d'être absolument en phase avec la culture concernée par le film. J'ai donc longuement enquêté dans le milieu belgo-pakistanais. Une consultante était également présente en permanence sur le plateau, pas uniquement pour des problématiques de langue mais aussi pour indiquer comment un père et une fille échangent ensemble, comment une fille s'adresse à sa mère. Quand parlent-ils ourdou et quand parlent-ils français... Il était primordial de se montrer d'une précision sans faille sur ces questions. Nous avons en outre fait appel à Alain Berenboom en sa qualité de juriste, qui a veillé à ce que le travail de transposition s'inscrive dans la légalité la plus totale. Le mal n'est pas symbolisé par un personnage, c'est la situation qui est monstrueuse. Zahira n'est pas victime de monstres, elle est victime d'une situation monstrueuse. Ce qui n'a strictement rien à voir. Le grand responsable c'est "Dieu", si l'on veut. C'est pour ça que je fais un plan en top-shot (plongée totalement verticale, NDLR) à un moment décisif du film. Je sais très bien que la place de la caméra n'est pas un enjeu conscient pour le spectateur, mais ça fonctionne au niveau de l'inconscient. Le jugement moral est une affaire de spectateur, pas de cinéaste. L'artiste doit porter un regard, adopter un point de vue, sinon il n'y a pas d'oeuvre. Mais le film se fait à deux, et il est beaucoup plus digne de laisser le jugement moral au spectateur. Je dirais même que le jugement moral inspiré par Noces en dira plus sur le regardant que sur le film. Moi je ne défends personne, mais je ne juge pas, ce n'est pas mon rôle. Et à ceux qui me reprocheraient de ne pas montrer le chemin de l'espoir, je répondrai ceci: l'espoir, c'est l'émotion universelle suscitée par le film. Pour moi Zahira est une héroïne, c'est-à-dire un symbole. Comme Antigone est un symbole. L'Histoire tranchera mais je suis persuadé que la cause ultime du XXIe siècle, ce sera la cause de la femme. Mon espoir, c'est que les choses évoluent. Voilà. Zahira n'est pas pakistanaise, elle est belgo-pakistanaise. Les cultures s'additionnent, elle est riche des deux. Et elle aime les deux. L'histoire de Zahira, c'est l'histoire d'une prisonnière qui aime ses geôliers. Je voulais montrer qu'elle mérite les deux: la liberté et l'amour de ses parents. Dans la tradition du mariage au coeur du fait divers et du film, le futur époux doit être pakistanais, musulman ET choisi par la famille. Être pakistanais et musulman ne suffit pas. Le problème qui noyaute cette histoire n'est pas religieux, c'est un problème de tradition. Il était crucial pour moi de montrer que Zahira ne renie jamais sa foi. Le moment où elle est le moins en phase avec sa famille, la première chose qu'on voit c'est qu'elle prie. Zahira s'inscrit en rupture avec la tradition, pas avec la religion. Au-dessus de la religion, il y a la tradition. Au-dessus de la tradition, il y a l'honneur. Et au-dessus de l'honneur, il y a les apparences. Si tu sauves les apparences, l'honneur est préservé. Si l'honneur est préservé, la tradition est respectée. Si la tradition est respectée, il n'y a pas de problème religieux. Le désir de cinéma découle du fait que, dans cette histoire, le drame naît de l'amour que se portent les personnages. À partir de là, l'écriture s'est enclenchée très facilement. Un jour, quand j'étais encore critique de cinéma, j'ai interviewé Oliver Stone, qui m'a dit qu'il fallait compter huit semaines pour écrire la première version d'un scénario. J'ai fait une première version en huit semaines et trois jours (sourire). En écrivant matin, midi et soir. Dans ma tête, les choses étaient claires: c'est l'histoire d'un frère et d'une soeur, d'une famille. Dans les notes que je m'écrivais à moi-même durant le processus de création du film, j'avais inscrit: "Toujours commencer la scène par Zahira ou le point de vue de Zahira. Si Zahira n'est pas là, toujours commencer par Amir ou le point de vue d'Amir. Si ni Zahira ni Amir ne sont là, supprimer la scène, elle n'est pas bonne." Ce film, c'est leur histoire. Point barre. Le côté inéluctable de l'histoire a un côté passionnant et obsédant qui tend le récit. Mais il n'y a pas d'artifices, je n'en voulais pas. Inconsciemment au début, plus consciemment par la suite, j'ai au fond réalisé Noces en réaction au Monde nous appartient, qui était bien fabriqué mais manquait d'enjeux suffisamment forts. Cette fois, c'était l'histoire et les personnages d'abord. Et la mise en scène à leur service, pas l'inverse. Cinématographiquement, il n'y a rien de gratuit dans Noces. Tout fait sens. Je ferai sans doute encore des erreurs à l'avenir, mais je crois que plus jamais je ne tomberai dans l'écueil du formalisme. Je ne ferai plus jamais de film où il n'y a pas une histoire forte avec des enjeux moraux forts. J'adore ça! Filmer des gens qui courent dans la rue la nuit: je dois avoir un problème avec ça, mais je ne peux pas m'en empêcher. C'est présent dans tous mes films. Oui, c'est un plan-séquence fixe rivé sur Zahira. Pour l'anecdote, j'ai réussi à imposer auprès de la production que l'on commence par ça le tout premier jour du tournage. Il faut savoir que les co-producteurs du film avaient émis des doutes très importants par rapport au choix de Lina El Arabi dans le rôle principal. Ça peut sembler dingue aujourd'hui, vu sa prestation dans le film, mais il faut dire qu'elle n'est pas très bonne dans l'exercice de l'audition. Elle était passée complètement inaperçue au moment du casting. J'ai demandé à la revoir parce que je trouvais qu'elle avait un port de tête intéressant. Je voulais une héroïne, c'est-à-dire quelqu'un qui ne baisse pas la tête, et Lina ne baisse pas la tête. J'avais dit: "Il nous faut Elizabeth Taylor." C'était le standard (sourire). Parce qu'elle a cette attitude très digne, très aristocratique. Quand j'ai vu Lina le premier jour de tournage dans ce plan où elle ne peut se raccrocher à rien ni personne d'autre qu'à elle-même, j'en aurais bien pleuré. Il était très important que le personnage joué par Olivier Gourmet ne soit pas donneur de leçons. Et il ne l'est pas. Il est légitime parce qu'il est ami avec le père de Zahira. L'une des grosses erreurs d'écriture que j'ai commises dans les premières versions du scénario c'est que les pères se vouvoyaient. Mais non, s'ils se tutoient ça change tout! Quant à la grande soeur, elle veut ramener Zahira dans le giron familial mais je suis persuadé qu'elle cherche à faire le bien, elle n'a aucun cynisme, elle est sincère. Elle a connu elle-même un mariage arrangé, et ça s'est bien passé, elle est hyper heureuse, vraiment. Il faut savoir que de nombreux Pakistanais que j'ai rencontrés sont dans le cas. Leur couple fonctionne tout à fait. Nous, ça nous semble dingue évidemment. On se dit que ça ne peut que se planter. Mais non, ça ne foire pas toujours. Il y a des réactions spécifiques en fonction des pays où il est montré, oui. La problématique du film est universelle, mais la tradition qu'il illustre est parfaitement spécifique: suivant leur culture, les spectateurs y réagissent de manière très différente. Mais quelques-unes de ces séquences suscitent le rire partout, malgré ou peut-être plutôt à cause de leur charge tragique: il y a quelque chose de tellement énorme dans la façon dont les choses sont parfois présentées à Zahira au sein de sa famille que le rire apparaît alors comme l'unique recours.