"Pourquoi me battre, envers et contre tout, faire un film en flamand, m'exposer à être minoritaire partout? Dode Hoek (traduit littéralement en français par Angle mort) est "un film flamand" pour les francophones mais je suis un francophone pour les Flamands. Pourquoi produire moi-même tant les difficultés refroidissent les investisseurs?" Nabil Ben Yadir s'est longuement interrogé sur ce qui le poussait, irrésistiblement, à vouloir réaliser ce polar à résonance politique après la comédie sociale Les Barons et l'évocation historique de La Marche. "La réponse est sans doute dans le lien très intime que j'ai avec le cinéma. Je raconte une histoire dans un film mais je me raconte, aussi, moi-même. Je raconte ce que je vis, ce que je vois... Mais toujours sous la forme d'un film de genre." Cette fois, le jeune cinéaste bruxellois a choisi le polar, pour vecteur d'un récit épinglant au passage la montée d'un populisme sécuritaire aux relents d'extrême droite qui n'épargne pas le pays. "Faire un film, c'est faire la guerre!", clame-t-il au souvenir des nombreux obstacles rencontrés ("avec les producteurs, avec les comédiens, avec les distributeurs") sur le chemin de son nouveau long métrage. "Comme à la guerre, il ne faut rien lâcher, et pour y parvenir tu dois avoir du fond, des motivations très personnelles, un regard ancré sur le monde. Tu dois, à chaque étape -et à chacune tu te vois offrir les meilleures excuses au monde pour lâcher-, te rappeler pourquoi tu veux faire ce film-là et pas un autre. Pourquoi tu DOIS le faire..."
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"Pourquoi me battre, envers et contre tout, faire un film en flamand, m'exposer à être minoritaire partout? Dode Hoek (traduit littéralement en français par Angle mort) est "un film flamand" pour les francophones mais je suis un francophone pour les Flamands. Pourquoi produire moi-même tant les difficultés refroidissent les investisseurs?" Nabil Ben Yadir s'est longuement interrogé sur ce qui le poussait, irrésistiblement, à vouloir réaliser ce polar à résonance politique après la comédie sociale Les Barons et l'évocation historique de La Marche. "La réponse est sans doute dans le lien très intime que j'ai avec le cinéma. Je raconte une histoire dans un film mais je me raconte, aussi, moi-même. Je raconte ce que je vis, ce que je vois... Mais toujours sous la forme d'un film de genre." Cette fois, le jeune cinéaste bruxellois a choisi le polar, pour vecteur d'un récit épinglant au passage la montée d'un populisme sécuritaire aux relents d'extrême droite qui n'épargne pas le pays. "Faire un film, c'est faire la guerre!", clame-t-il au souvenir des nombreux obstacles rencontrés ("avec les producteurs, avec les comédiens, avec les distributeurs") sur le chemin de son nouveau long métrage. "Comme à la guerre, il ne faut rien lâcher, et pour y parvenir tu dois avoir du fond, des motivations très personnelles, un regard ancré sur le monde. Tu dois, à chaque étape -et à chacune tu te vois offrir les meilleures excuses au monde pour lâcher-, te rappeler pourquoi tu veux faire ce film-là et pas un autre. Pourquoi tu DOIS le faire..." "C'est dans ma nature de prendre des risques, de ne pas aller vers la facilité. Quand je me retourne, je ne vois pas le film précédent. Je me revois, moi, sur le parking chez Volkswagen, à travailler à la chaîne tout en me disant: "Tout va bien. Tu veux faire un film et tu vas faire ce film! Tout va bien, mec. Tape haut, t'as rien à perdre!" J'espère toujours garder ça en moi..." Nabil Ben Yadir se souvient avec bonheur de sa "naïveté" au moment de faire Les Barons. "Il y a eu une réunion de crise, avec les producteurs et l'équipe, autour de la question du budget. Pour faire bref, on allait m'annoncer que le film n'était pas faisable, car trop cher. Quand on m'a annoncé le budget évalué, j'ai crié: "Wow, super! Génial!"J'ai pris le dessus, par cette énergie et cet enthousiasme que j'avais. Et on a fait le film!" Pour incarner le personnage principal de son film, un commissaire de police anversois entré en politique dans un parti extrémiste et rattrapé par son passé, il fallait un acteur d'exception. Peter Van den Begin l'est assurément. Ce ne fut pas, pour autant, un choix facile à assumer pour Ben Yadir. "Personne dans le cinéma flamand ne lui aurait confié un rôle comme celui-là, explique le réalisateur, parce qu'il est surtout connu en Flandre comme un comique, devenu célèbre dans des comédies en duo avec Stany Crets où il jouait un travesti... C'est en voyant des photos de lui (non travesti) que je me suis dit: "Ce type me fait peur, il a quelque chose de très dangereux." Pour tester, j'ai montré son portrait à mes potes en leur disant que c'était un flic facho d'Anvers qui se lançait en politique. Ils m'ont tous cru. Il y en a même qui m'ont dit "Oui, oui, on a déjà entendu parler de lui..."" Nabil rencontra Peter ("le type le plus gentil du monde, en fait, le rôle est un contre-emploi par rapport à ce qu'il est et à ce qu'il fait!") et l'affaire fut vite conclue, au contact, avant même que le cinéaste n'ait un script à faire lire au comédien. Van den Begin est l'atout maître de Dode Hoek, avec aussi le sens aigu du polar implacable que manifeste Ben Yadir. Bien dans son genre, et même s'il pèche par invraisemblance à certains moments, ce dernier garde le cap du thriller existentiel sans le soumettre intégralement à sa dimension politique. Cette dernière n'en étant pas moins forte pour autant. Le film sort à mi-chemin entre les élections présidentielles aux Etats-Unis et en France. Deux événements où la voix du populisme s'est faite et se fera probablement encore entendre... "En écrivant le scénario, je savais que je mettais le doigt sur un point particulièrement sensible, commente le cinéaste, mais en même temps cette thématique était sous-jacente depuis des années. Des graines étaient plantées. On en est aujourd'hui à l'heure de la récolte. On ne parle même plus de racisme. On est devant du populisme pur! Le racisme est dénonçable, condamnable et d'ailleurs condamné. Mais le populisme est sa formule polie, enveloppée..." Nabil Ben Yadir s'anime encore et poursuit: "Mais ça n'est pas cela, le plus grave! Le plus grave, c'est que pour gagner, aujourd'hui, tu peux être dur, vulgaire, horrible. Si je vais dans une émission de télé et que j'insulte la présentatrice, je sais que je ferai la une des médias, j'aurai fait mon coup de pub... Qui est élu, qui met-on en avant? Dans la note d'intention (1) que j'avais écrite pour Dode Hoek, je disais que Charles Ingalls est mort. Le héros de La Petite maison dans la prairie n'est plus. Et avec lui l'aura du personnage plein de bonté a disparu. À présent, ce sont les méchants qui dominent. Même Disney l'a compris, qui a fait un film sur Maléfique. C'est ça que l'on vit aujourd'hui, un peu partout, dans la société..." Le cinéaste regrette "la disparition des nuances au profit d'un discours carré, simpliste". "La montée de l'un marque toujours l'échec de l'autre, poursuit-il, la progression des populismes marque le recul de la démocratie. Eh, les gars, les politiques, vous nous dites qu'il faut combattre l'évasion fiscale mais vous avez des comptes en Suisse? Vous trempez dans une affaire? On sait bien que vous n'irez pas en prison. C'est ça, la réponse démocratique? Face à un type qui annonce qu'il mettra les corrompus en tôle? Les bad boys sont en train de prendre le pouvoir. D'autant qu'ils sont parfois plus sincères que ceux qui défendent leur position plus que la démocratie..." Nabil a projeté le film chez lui, pour ses amis, et le premier commentaire entendu après la fin fut: "P... on est dans la merde!" Et le réalisateur de conclure: "On vit dans un monde où la subtilité n'existe plus. Tu ne peux pas être au milieu. Tu dois faire des choix. D'où la tentation des extrêmes... Et tu as l'air con, tu passes pour un Bisounours si tu dis simplement: "Eh les mecs, attendez un peu, on va quand même réfléchir une seconde et revendiquer le choix de ne pas être d'accord avec telle ou telle chose, tout en étant d'accord avec telle ou telle autre". La patience c'est fini. Ils nous disent: "On va baisser la dette", mais qu'est-ce qu'on s'en fout de la dette! C'est effrayant... La force des populistes, c'est qu'ils ont le premier mot, et aussi le dernier. Parce que ce que tu peux dire au milieu -même des vérités- ne compte plus. Certains l'ont compris dans les partis traditionnels, et on y verra de plus en plus d'électrons libres reprendre des éléments du discours populiste. Pour être le "méchant" de service, qui ramène des voix... Et le piège va se refermer. Le mot qui fera le plus rire, en 2017, dans les spectacles de stand-up, sera le mot "démocratie"..." (1) DOCUMENT RÉDIGÉ POUR ACCOMPAGNER LE DÉPÔT D'UN PROJET DE FILM EN VUE D'OBTENIR UNE AIDE PUBLIQUE OU PARFOIS UN FINANCEMENT PRIVÉ.