Longtemps, Richard Fleischer, pourtant réalisateur des géniaux The Narrow Margin, Compulsion, Fantastic Voyage ou The Boston Strangler, a fait l'objet d'un malentendu, une partie non négligeable de la critique voyant en lui l'un de ces "faiseurs" ayant mis leur incontestable savoir-faire au service des studios hollywoodiens, plutôt qu'un auteur. Comme si sa remarquable polyvalence -il n'est guère de genre cinématographique qu'il n'ait abordé tout au long d'un parcours s'étirant sur plus de quatre décennies, de 1946 à 1987- ne pouvait être que le fait d'un "yes man" aussi discret que servile, qui s'abîmerait, du reste, dans la dernière partie de sa carrière, dans des productions de seconde zone. Vision par trop réductrice, comme l'ont démontré au fil du temps les éditions vidéo de certains de ses 47 films, en restituant à la fois l'éclat et la cohérence. Et comme vient aujourd'hui le souligner la parution conjointe de deux ouvrages consacrés au metteur en scène américain: Survivre à Hollywood, la traduction de son autobiographie, publiée en 1993 aux États-Unis sous le titre Just Tell Me When to Cry (réflexion empruntée à Sylvia Sidney sur le tournage de Violent Saturday). Et Richard Fleischer, une oeuvre, essai analytique fouillé de Nicolas Tellop dont le titre suffit à poser le réalisateur de 20.000 lieues sous les mers pour ce qu'il était: un cinéaste majeur.
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Longtemps, Richard Fleischer, pourtant réalisateur des géniaux The Narrow Margin, Compulsion, Fantastic Voyage ou The Boston Strangler, a fait l'objet d'un malentendu, une partie non négligeable de la critique voyant en lui l'un de ces "faiseurs" ayant mis leur incontestable savoir-faire au service des studios hollywoodiens, plutôt qu'un auteur. Comme si sa remarquable polyvalence -il n'est guère de genre cinématographique qu'il n'ait abordé tout au long d'un parcours s'étirant sur plus de quatre décennies, de 1946 à 1987- ne pouvait être que le fait d'un "yes man" aussi discret que servile, qui s'abîmerait, du reste, dans la dernière partie de sa carrière, dans des productions de seconde zone. Vision par trop réductrice, comme l'ont démontré au fil du temps les éditions vidéo de certains de ses 47 films, en restituant à la fois l'éclat et la cohérence. Et comme vient aujourd'hui le souligner la parution conjointe de deux ouvrages consacrés au metteur en scène américain: Survivre à Hollywood, la traduction de son autobiographie, publiée en 1993 aux États-Unis sous le titre Just Tell Me When to Cry (réflexion empruntée à Sylvia Sidney sur le tournage de Violent Saturday). Et Richard Fleischer, une oeuvre, essai analytique fouillé de Nicolas Tellop dont le titre suffit à poser le réalisateur de 20.000 lieues sous les mers pour ce qu'il était: un cinéaste majeur. Plus qu'une autobiographie classique, Survivre à Hollywood est un livre de mémoires, une collection de souvenirs où Fleischer retrace, sans souci d'exhaustivité, son itinéraire au coeur de la jungle hollywoodienne, dont il propose une saisissante vision de l'intérieur, celle d'un "nsider" ayant tout connu, ou presque, à compter du jour de 1945 où il mit les pieds sur un plateau de la RKO. "Le cinéma est un milieu étrange. Il est presque impossible de parler de l'industrie cinématographique sans faire rire tout le monde", prévient, comme pour s'en excuser, l'auteur. Et d'aligner des histoires souvent très drôles en effet, mais aussi révélatrices du fonctionnement d'un Hollywood dont il dépeint les travers sans faux-fuyants: "Le problème était toujours le même: cet infâme studio-system et sa manie de vous faire signer ces contrats à long terme. Notre irrésistible besoin de sécurité servait d'appât au piège parfait. Sur le papier, c'était formidable. Qui refuserait de signer un tel contrat? Plus besoin de s'échiner à trouver le prochain boulot quand le salaire tombe tous les mois. Au mieux, c'était un mirage, au pire, une arnaque. Si vous aviez ne serait-ce qu'une bribe de talent ou de confiance en vous, le prix était trop élevé. Vous vous en acquittiez avec votre intégrité artistique, en abandonnant le contrôle de votre carrière." Les vicissitudes du système, Fleischer en fera l'amère expérience à plusieurs reprises. Ainsi lorsque, parachevant sa période RKO sur l'exceptionnel The Narrow Margin, "le premier barreau de l'échelle qui allait m'extraire de la fosse aux séries B", il voit Howard Hughes, l'omnipotent dirigeant du studio, laisser le film dormir un an. Convaincu de ses qualités, au point de spéculer sur un remake à gros budget avec Robert Mitchum et Jane Russell qui ne se fera jamais. Un exemple parmi d'autres, le cinéaste se voyant pour sa part contraint de jouer les dépanneurs sur His Kind of Woman, de John Farrow, un rôle qu'il sera amené à reprendre à diverses reprises au fil de sa carrière, dans l'espoir, souvent déçu, de voir s'ouvrir de nouvelles opportunités. Et une entreprise plus périlleuse qu'il n'y paraissait de prime abord, Hughes venant y mettre son grain de sel. "Vincent Price organisa une fête pour célébrer sa première année de tournage. Mitchum se mit à picoler", observe Fleischer, laconique pour le coup. Son mode d'emploi d'un Hollywood où "vous ne valez jamais mieux que votre dernier film" est aussi rehaussé de force anecdotes souvent bigger than life -comment pourrait-il en aller autrement dans une usine à rêves prête à "dépenser plus d'argent à recréer Pearl Harbor que les Japonais à réaliser la véritable attaque", pour les besoins de Tora! Tora! Tora! Lesquelles impliquent tantôt des moguls (Fleischer signe des portraits bien sentis de Hughes, mais encore de Darryl F. Zanuck, Walt Disney ou Dino de Laurentiis), tantôt des comédiens peu avares en exigences et autres extravagances -celles de Rex Harrison sur Doctor Dolittle lui valurent le surnom de Tyrannosaurus Rex. Ni en mesquinerie à l'occasion, à l'instar d'un John Wayne lui faisant payer, à quatorze ans de distance, le fait d'avoir décliné la possibilité de tourner un (mauvais) film avec lui -"J'avais violé une loi tacite: le petit personnel ne refuse rien au Duke..." Toutes considérations qui n'empêcheront pas Fleischer de garder le cap, signant, l'air de rien, une oeuvre aussi conséquente que cohérente dont Nicolas Tellop entreprend de faire l'exégèse dans son passionnant Richard Fleischer, une oeuvre. L'intérêt de l'ouvrage est multiple: si le réalisateur ne se soucie guère d'exhaustivité dans ses mémoires, évoquant à peine des films essentiels comme Fantastic Voyage ou The Boston Strangler, l'auteur, théoricien de la pop culture, s'arrête pour sa part à chacun des titres de la filmographie de ce "prodigieux touche-à-tout" afin d'en tirer les lignes de force. "J'ai beaucoup hésité avec un autre titre: Richard Fleischer, les grandes profondeurs, explique-t-il en préambule. Il mettait en valeur une thématique constante dans le travail du metteur en scène, parcouru explicitement comme implicitement par ce motif de l'abysse à explorer, qu'elle se situe en soi ou au coeur du monde." Un postulat que cette monographie s'emploie ensuite à vérifier, offrant une vision panoramique de l'oeuvre en accompagnant Fleischer des années RKO à "L'âge d'or fêlé" (les fifties, et l'expérience des majors); "De l'autre côté du miroir" (des sixties) à "Son Nouvel Hollywood", et jusqu'à, passé Mandingo, "son film maudit", une fin de carrière aux allures de "dérapage contrôlé". Et de passer en revue les forces qui travaillent son cinéma, et notamment un motif originel, présent dès son premier opus, Child of Divorce, et les films noirs qu'il enchaînera pour la RKO: "Dès Child of Divorce , une grande tension s'exerce du point de vue moral et émotionnel: c'est l'action d'une société prompte à brutaliser les individus qui ne se conforment pas aux modèles imposés. Toute la violence du cinéma de Fleischer reste associée à cette idée, y compris et surtout lorsqu'elle se manifeste physiquement. Elle y exprime la difficulté d'être au monde dans la civilisation américaine, comme s'il fallait éternellement se battre et se débattre pour trouver sa place -et la permanence, à chaque récit, du conflit avec l'autorité entérine cette vision." Nicolas Tellop pose encore Richard Fleischer en maître cinéaste de l'ambiguïté, mais pas que. Ainsi lorsque, procédant par association, il érige Barabbas, Le Voyage fantastique et L'Extravagant Docteur Dolittle en " trilogie cohérente autour de l'autre intime, qu'il soit spirituel, physique ou animal". Une piste parmi celles, nombreuses, infusant l'oeuvre d'un réalisateur dont il vante encore, à raison, l'art incomparable de la mise en scène, comme l'esprit novateur. Non sans avancer à l'occasion, l'une ou l'autre lecture audacieuse de ses films, voyant par exemple en Ned, le harponneur joué par Kirk Douglas dans 20.000 lieues sous les mers, " l'introduction subversive de Max (Fleischer) dans l'univers de Walt (Disney)". Voire: la richesse de l'oeuvre ouvre à de multiples interprétations. Démonstration encore que, cinéaste en tous genres, Richard Fleischer n'en fut pas moins un auteur majeur...