Cela commence par un rendez-vous amoureux fixé sur Tinder dans un diner de Cleveland. Entre l'avocate en imposant (Jodie Turner-Smith) et l'homme plutôt effacé qui lui fait face (Daniel Kaluuya), le courant ne passe que moyennement -à la question de savoir pourquoi elle a accepté de le rejoindre, elle répondra, avec certes une pointe d'humour, "j'ai eu pitié de toi", échantillon de dialogues affûtés qui conduisent la soirée à une fin prématurée. Il entreprend de la ramener chez elle, leur route croise celle d'un flic sourcilleux qui somme le couple afro-américain de s'arrêter pour un défaut de clignoteur. La suite est connue, tragiquement banale pour ainsi dire, qui voit la situation se dégrader suivant une mécanique implacable, jusqu'au moment où, conséquence d'une bavure raciste, le jeune homme abat, dans la panique et en situation de légitime défense, le policier blanc qui vient de les arrêter. Et le duo de reprendre la route sans plus se retourner, fugitifs lancés à destination de La Nouvelle-Orléans, et la maison de l'oncle Earl (Bokeem Woodbine). La première étape d'un périple qui, non content de leur donner d'apprendre à se connaître, va les transformer en icônes à mesure qu'ils s'enfoncent dans le Sud, une vidéo virale de l'intervention policière et de son dénouement les ayant précédés.

En prise sur la légende

Cinéaste new-yorkaise s'étant taillé une solide réputation dans le clip musical, Melina Matsoukas se réapproprie, pour son premier long métrage, la figure des amants en cavale. Un motif familier qu'elle inscrit à fleur de tensions raciales dans la réalité âpre de l'Amérique d'aujourd'hui, non sans en convoquer la mémoire, comme pour mieux en travailler la conscience et en bousculer les stéréotypes. Façon aussi de créer de nouveaux mythes -et il est commode, à cet égard, de voir en Queen & Slim, puisque c'est ainsi que la fiction choisit joliment de les baptiser, des Bonnie & Clyde contemporains. Un propos mis en scène avec un sens aiguisé du rythme et de la composition, l'alchimie du duo formé par Daniel Kaluuya (vu notamment dans Get Out, de Jordan Peele) et Jodie Turner-Smith (une quasi-inconnue au talent insolent) conférant à ces héros des temps présents un surcroît de charisme, en prise directe sur la légende. L'entreprise n'est pas pour autant sans défaut, dont l'agenda politique peut paraître sursignifiant ou lourdement appuyé par endroit -le montage parallèle, vraiment?-, voire manipulateur à l'excès. Mais soit, il y a là, fulgurances et faiblesses incluses, un film stylisé d'une puissance rare qui, s'il revisite une mythologie du cinéma déjà vue et revue, la porte aussi à incandescence, comme pour mieux étreindre l'urgence du moment. Fort et secouant.

De Melina Matsoukas. Avec Daniel Kaluuya, Jodie Turner-Smith, Bokeem Woodbine. 2h12. Sortie: 18/03. ****

>> Lire également notre dossier: Un cinéma sous hautes tensions: petit historique de la question raciale sur grand écran

Cela commence par un rendez-vous amoureux fixé sur Tinder dans un diner de Cleveland. Entre l'avocate en imposant (Jodie Turner-Smith) et l'homme plutôt effacé qui lui fait face (Daniel Kaluuya), le courant ne passe que moyennement -à la question de savoir pourquoi elle a accepté de le rejoindre, elle répondra, avec certes une pointe d'humour, "j'ai eu pitié de toi", échantillon de dialogues affûtés qui conduisent la soirée à une fin prématurée. Il entreprend de la ramener chez elle, leur route croise celle d'un flic sourcilleux qui somme le couple afro-américain de s'arrêter pour un défaut de clignoteur. La suite est connue, tragiquement banale pour ainsi dire, qui voit la situation se dégrader suivant une mécanique implacable, jusqu'au moment où, conséquence d'une bavure raciste, le jeune homme abat, dans la panique et en situation de légitime défense, le policier blanc qui vient de les arrêter. Et le duo de reprendre la route sans plus se retourner, fugitifs lancés à destination de La Nouvelle-Orléans, et la maison de l'oncle Earl (Bokeem Woodbine). La première étape d'un périple qui, non content de leur donner d'apprendre à se connaître, va les transformer en icônes à mesure qu'ils s'enfoncent dans le Sud, une vidéo virale de l'intervention policière et de son dénouement les ayant précédés. Cinéaste new-yorkaise s'étant taillé une solide réputation dans le clip musical, Melina Matsoukas se réapproprie, pour son premier long métrage, la figure des amants en cavale. Un motif familier qu'elle inscrit à fleur de tensions raciales dans la réalité âpre de l'Amérique d'aujourd'hui, non sans en convoquer la mémoire, comme pour mieux en travailler la conscience et en bousculer les stéréotypes. Façon aussi de créer de nouveaux mythes -et il est commode, à cet égard, de voir en Queen & Slim, puisque c'est ainsi que la fiction choisit joliment de les baptiser, des Bonnie & Clyde contemporains. Un propos mis en scène avec un sens aiguisé du rythme et de la composition, l'alchimie du duo formé par Daniel Kaluuya (vu notamment dans Get Out, de Jordan Peele) et Jodie Turner-Smith (une quasi-inconnue au talent insolent) conférant à ces héros des temps présents un surcroît de charisme, en prise directe sur la légende. L'entreprise n'est pas pour autant sans défaut, dont l'agenda politique peut paraître sursignifiant ou lourdement appuyé par endroit -le montage parallèle, vraiment?-, voire manipulateur à l'excès. Mais soit, il y a là, fulgurances et faiblesses incluses, un film stylisé d'une puissance rare qui, s'il revisite une mythologie du cinéma déjà vue et revue, la porte aussi à incandescence, comme pour mieux étreindre l'urgence du moment. Fort et secouant.