Quand on lui demande dans quelle mesure les choses ont changé depuis La Haine, le film de Mathieu Kassovitz qui exp(l)osait la banlieue française en 1995, Ladj Ly a cette réponse laconique: "La Haine est sorti en 1995, et parlait de violences policières et d'une bavure. Vingt-quatre ans plus tard, Les Misérables parle de violences policières et d'une bavure. Donc, j'ai tendance à dire que les choses n'ont pas plus évolué que ça."

Premier long métrage du cinéaste de Montfermeil, auteur auparavant de divers documentaires et reportages télévisés, Les Misérables s'ouvre sur les scènes de liesse consécutives à la victoire des Bleus à la Coupe du monde 2018. Ivresse passagère toutefois, rattrapée aussitôt par le quotidien, banal, d'une cité, celle qu'arpente dans une voiture banalisée un trio de flics de la Brigade anti-criminalité. À savoir Chris (Alexis Manenti) et Gwada (Djebril Zonga), le premier, tendance bas du front, le second, plus conciliant, tous deux rompus au modus operandi du quartier, et puis le bizut, Stéphane (Damien Bonnard, lire son interview-portrait), fraîchement débarqué de Cherbourg, nouveau venu qu'ils vont s'employer à "initier". Et de sillonner un petit monde fonctionnant selon ses règles propres: maire borderline et imam influent, clans s'évitant soigneusement, gamins tuant le temps, trafics s'épanouissant plus ou moins librement et flics circulant, faussement anonymes. Soit une somme de petits "arrangements" n'attendant qu'une étincelle pour imploser. Laquelle surviendra de façon pour le moins surprenante, dérapage à la clé, dont il apparaîtra qu'il a été filmé par un drone...

Puissant désir de cinéma

Le cinéma français s'est régulièrement frotté à la banlieue pour, le plus souvent, n'en tirer qu'une poignée de clichés. Inspiré de l'expérience du réalisateur qui, non content d'y habiter a, des années durant, documenté le quotidien de Montfermeil avec sa caméra, Les Misérables vibre pour sa part d'un sentiment aigu de vérité, d'une tension palpable, et d'une urgence non moins manifeste. S'appuyant sur un dispositif narratif aussi simple qu'efficace, Ladj Ly réussit à concilier avec bonheur le polar et la chronique, la fiction et la réalité, le tout assorti d'un regard lucide, à l'abri d'un quelconque angélisme comme de la moindre complaisance, et aiguillé par un puissant désir de cinéma. En résulte un maître-film politique, auscultant la déliquescence du corps social sous l'effet de la misère et de l'abandon, et traduisant la complexité de la banlieue en faisant l'économie du manichéisme. Mais aussi un thriller en forme d'électrochoc, culminant dans un final proprement tétanisant. La claque du dernier festival de Cannes, dont il est reparti avec le Prix du jury, et un film tout simplement magistral...

De Ladj Ly. Avec Damien Bonnard, Alexis Manenti, Djebril Zonga. 1h42. Sortie: 20/11. ****(*)