Quand elle résonne à l'un des moments-clés du film, une évidence s'impose: la chanson Memories, splendeur élégiaque signée par l'immense Leonard Cohen, semble avoir spécialement été écrite pour A White, White Day. Où il est notamment question de danser, de tomber amoureux et d'avoir la foi à l'heure de contempler le corps nu d'une femme qui continue pourtant de se dérober. Ces instants de grâce fragile, sur la crête, ne sont plus, on le comprend très vite, que souvenirs et douleur pour Ingimundur, commissaire de police taciturne d'une petite v...

Quand elle résonne à l'un des moments-clés du film, une évidence s'impose: la chanson Memories, splendeur élégiaque signée par l'immense Leonard Cohen, semble avoir spécialement été écrite pour A White, White Day. Où il est notamment question de danser, de tomber amoureux et d'avoir la foi à l'heure de contempler le corps nu d'une femme qui continue pourtant de se dérober. Ces instants de grâce fragile, sur la crête, ne sont plus, on le comprend très vite, que souvenirs et douleur pour Ingimundur, commissaire de police taciturne d'une petite ville paumée en Islande qui a perdu sa femme dans un accident de voiture. Veuf inconsolable, il soupçonne un homme du coin d'avoir eu une aventure avec celle qui était tout pour lui. Et son amour inconditionnel par-delà la mort de virer à l'obsession, sa quête de vérité le consumant de colère et de jalousie, jusqu'à son basculement buté dans la folie aveugle... Toute une vie se raconte sur les seuls traits sidérés du visage de l'hallucinant Ingvar Sigurdsson (Stormy Weather, Jar City, Everest), acteur minéral primé à la Semaine de la Critique cannoise l'an dernier. À sa suite, A White, White Day, récit patient d'une idée fixe qui gagne du terrain, jusqu'à bientôt tout recouvrir, résonne d'un désir d'absolu blessé. Pratiquant l'humour à froid, presque kaurismäkien, comme ultime politesse du désespoir, ce film brut, à l'os, a parfois des allures de grand mythe nordique à la mélancolie glacée, qu'accentue encore un subtil travail de design sonore. Tantôt très proche des corps, tantôt fort éloignée, la caméra de Hlynur Pálmason (lire son interview) affectionne les fenêtres-écrans et joue de manière finement symbolique de la dialectique intérieur/extérieur, comme pour mieux dire que le monde sera toujours à l'image de ce que l'on ressent. Réalisateur formé aux arts visuels, Pálmason aère sa matière purement narrative de trouées plastiques quasiment expérimentales, au bord de l'abîme, qui ouvrent sur un vertige existentiel auquel les paysages de bout du monde d'une Islande véritablement spectrale offrent un cadre idoine. Et ce qui pourrait d'abord passer pour une certaine raideur formelle de conduire vers une vraie et profonde expérience de cinéma, qui flirte parfois avec l'abstraction, Pálmason faisant remonter à la surface même de sa matière filmique un écheveau enfoui de sentiments complexes et peu dicibles qu'il traduit avec la miraculeuse limpidité d'une expression minimale. Il s'agira de surveiller de près ce cinéaste maître de sa mise en scène et peu avare de ses ambitions, qui passe ici à deux doigts du pur chef-d'oeuvre comico-tragique.