On peut, sans exagérer, parler d'événement: c'est ce week-end que s'ouvrira, dans le cadre du projet See U occupant jusque fin 2020 les anciennes casernes d'Ixelles, le premier cinéma éphémère de Bruxelles. Répondant au nom de Kinograph, il y a là mieux qu'une simple salle (imposante, avec ses quelque 300 sièges pour un écran de 12 mètres), une initiative citoyenne, se voulant inscrite dans la vie de la cité et résolument tournée vers le spectateur. À l'origine de l'initiative, on trouve CinéCité, collectif fondé en 2016 par quelques passionnés et ambitionnant de créer, à terme, le premier cinéma coopératif pérenne de Bruxelles, en s'inscrivant dans une démarche de proximité. "Nous sommes partis du constat très simple que bien souvent, à Bruxelles, lorsqu'on voulait prolonger la séance, il n'y avait pas d'endroit où se retrouver, la dimension conviviale manquait, explique Thibaut Quirynen, en charge de la coordination. Des exemples étrangers, que ce soit en Angleterre, avec les Community Cinemas, ou en Espagne, avec des cinémas coopératifs, comme le Zumzeig à Barcelone ou le Numax à Saint-Jacques-de-Compostelle, sont là pour témoigner de nouveaux modèles d'exploitation, où le cinéma n'est plus juste un espace où l'on voit des films, mais bien un lieu de vie, agrégeant d'autres activités. À petite échelle et bien pensé, ce genre de projet peut tout à fait fonctionner à Bruxelles. D'où l'idée d'une coopérative ouverte à qui veut nous suivre, et l'objectif de s'installer de façon durable dans le nord ou le sud de la ville."

Dans l'intervalle, CinéCité s'est lancée, en 2018, dans divers événements, investissant au besoin des lieux insolites pour rencontrer le public, puisqu'à côté de La Nuit de la (Ci)trouille au cinéma Aventure, les spectateurs ont pu apprécier Bains publics aux Bains de Bruxelles, Mon voisin Totoro à l'église royale Sainte-Marie, ou encore Fantastic Mr. Fox, Paterson et autre Petit paysan, lors du week-end Josaphat fait son cinéma, les projections faisant pelouse comble, démonstration, au passage, qu'"une programmation exigeante ne fait pas fuir les gens".

Le spectateur-acteur

Avec Kinograph, la coopérative passe donc à la vitesse supérieure, puisque l'exploitation s'étendra sur 20 mois, à raison de quatre jours par semaine (les mercredis, vendredis, samedis et dimanches), bar et confiserie (sans compter les autres activités parties prenantes de See U) complétant l'offre. Le tout à prix doux, l'espace se voulant à la fois démocratique et convivial et le public étant résolument au coeur du projet. Signe, du reste, d'un incontestable engouement, la campagne de crowdfunding lancée début février pour financer l'opération a fait mieux que répondre aux espérances, les objectifs étant atteints à plus de 150% (soit quelque 15.500 euros, ayant notamment contribué à l'acquisition d'un projecteur DCP professionnel). Et si les étudiants des universités voisines -l'ULB et la VUB sont toutes proches- constituent un coeur de cible logique, ils ne sont pas les seuls, le cinéma éphémère se voulant aussi espace de rencontre pour les différents publics du quartier. "Nous ne sommes pas dans une démarche élitiste, mais espérons réunir des gens aux profils différents autour d'une passion commune", insiste Clara Léonet, en charge notamment de l'aspect "communauté" du projet. Mieux même, le spectateur est invité à devenir un véritable acteur du lieu, avec notamment un appel à bénévoles ayant rencontré un franc succès, mais aussi la création d'un "club de prog" qui verra un panel extérieur associé à la programmation. "L'idée est d'impliquer les gens, des groupes de huit à douze personnes étant invités, à raison de deux réunions par mois, à discuter certains volets du programme, se rencontrer et échanger. Nous avons aussi l'intention de les informer sur le b.a.-ba du métier, dans une idée de transparence et pour créer un lien direct avec les spectateurs." Une volonté participative qui trouvera un prolongement sur les réseaux sociaux, la communauté du cinéma pouvant, par exemple, voter pour une séance. "La vocation du Kinograph n'est pas d'être un temple de la cinéphilie, précise Thibaut Quirynen. Il y aura un compromis entre l'exigence de qualité et le fait de ne pas se prendre trop au sérieux. Ce sera plus Sofilm que Positif en quelque sorte, l'idée n'étant pas d'intimider les spectateurs."

Venant après l'ouverture officielle, ce week-end (avec notamment l'excellent Duelles d'Olivier Masset-Depasse, en présence du réalisateur et de l'actrice Anne Coesens), la programmation du mois de mai traduit limpidement cet engagement, la grille se découpant, à raison d'une petite dizaine de séances par semaine, entre rendez-vous (docs, kinokids, cult...), événements, inédits et reprise de titres récents. Avec, pour points d'orgue, un week-end hommage à Agnès Varda, mais aussi, faisant l'objet de séances gratuites, le festival international Jean Rouch avec ses nombreux invités, et la projection, douze heures durant, de 24 h Europe: The Next Generation, documentaire en temps réel de Britt Beyer sur les jeunes Européens. Sans oublier des "double bill" Skate et Teen Movie, la reprise exceptionnelle d'Apocalypse Now pour les 40 ans du film, l'inédit Thunder Road de Jim Cummings, un titre choisi par les spectateurs pour la fête des mères... Et le sentiment, grisant, que le cinéma est aussi une aventure collective.

Kinograph, à partir du 27/04 aux anciennes casernes d'Ixelles, 227 avenue de la Couronne. www.kinograph.brussels