Jeune quadra né au Guatemala à la fin des années 70, Jayro Bustamante a étudié la réalisation au CLCF, le Conservatoire libre du cinéma français, à Paris, et s'exprime avec une grande précision dans la langue de Voltaire. À la Berlinale, en février dernier, il est venu défendre son deuxième long métrage, Temblores (lire la critique du film), à l'endroit même où tout a commencé pour lui. Situant son action dans une plantation de café arrimée sur les pentes d'un volcan, Ixcanul, son tout premier film, y avait en effet été primé en 2015. "Il me tenait à coeur de revenir ici avec un objet radicalement différent. Sur la forme, en tout cas. Parce qu'au fond, María dans Ixcanul et Pablo aujourd'hui dans Temblores font face à une problématique très similaire. Ils aspirent à la liberté dans une société qui contraint leurs modes de vie. Ils viennent buter sur le poids des traditions, une certaine hypocrisie également."

Temblores est né d'une rencontre entre Bustamante et un homme qui se révélera être à la fois homosexuel et homophobe -une contradiction que le réalisateur explique par la pression conservatrice très forte exercée par la société sur les esprits au Guatemala. Le témoignage édifiant de cet homme l'amènera à imaginer le personnage de Pablo, un citoyen bien comme il faut, religieux pratiquant, marié, père de deux enfants, entretenant une relation amoureuse avec Francisco au grand dam de l'entourage de Pablo, qui mettra tout en oeuvre pour remettre ce dernier sur le chemin de la vertu... Avec son consentement. Et Bustamante d'articuler le séisme symbolique qui secoue la famille bourgeoise autour de laquelle se noyaute le récit avec les tremblements de terre bien réels qui sont légion au Guatemala. "Ce qui m'intéresse dans le film, c'est de voir à quel point certaines personnes peuvent bâtir toute une existence sur un socle mensonger. Le Guatemala n'est pas un pays très stable. Les tremblements de terre réguliers semblent vouloir nous le rappeler (sourire). J'ai décidé d'utiliser ces phénomènes naturels comme une métaphore, une manière de dire que si on ne vit pas de manière honnête avec soi-même, toute notre existence risque de s'effondrer un jour ou l'autre. Je crois que Pablo n'a pas d'amour pour lui-même, pour qui il est vraiment. Il manque de force afin de lutter pour ses sentiments et sa véritable identité. Tourner le dos au milieu aisé, confortable dont il vient est un choix exigeant, difficile dans un pays comme le Guatemala. C'est la promesse d'une vie de combat permanent. En cherchant désespérément à sauver la face, Pablo incarne une lâcheté très humaine: il est difficile de lutter contre toute une société."

Deux films dans le film

Presque buñuelien dans la férocité de sa critique de la bourgeoisie, le film enchaîne les étapes, plus hallucinantes les unes que les autres, de la très grand- guignolesque cure-thérapie qu'entreprend de suivre Pablo afin de se débarrasser de ses penchants sodomites. "À vrai dire, je m'en suis tenu à celles qui semblent le moins improbables. Il y a des choses tellement incroyables qui ont cours au Guatemala que j'avais parfois peur que ça nuise à la crédibilité du film. Il était très important pour moi de raconter l'histoire du point de vue d'une famille bourgeoise parce que je ne voulais pas que les gens pensent que cette régression religieuse dans laquelle les personnages sont empêtrés soit le fait d'un manque d'éducation ou de connaissance. Non, ce sont des gens qui ont les moyens, sont éduqués, voyagent et qui malgré tout ça vont se retrouver pris au piège d'une morale bigote tout à fait absurde. C'est vraiment pour eux l'idée de l'homosexualité comme d'une maladie, d'une tare à soigner. Comme si ce n'était qu'une question d'effort et de volonté. Je voulais d'un traitement satirique de cette réalité, pour en souligner tout le ridicule et le grotesque."

Il y a deux mondes en fait dans Temblores -celui, argenté, de Pablo, donc, et celui, plus populaire, de Francisco- et ils sont mis en scène de deux façons très différentes. Comme s'il y avait deux films dans le film. "Oui, je me suis beaucoup inspiré du cinéma américain des années 70 pour filmer l'univers très feutré de Pablo, les intérieurs élégants dans lesquels évolue sa famille -je pense à un film comme Interiors de Woody Allen, par exemple. Tandis qu'il me tenait à coeur de représenter celui de Francisco dans une veine quasi documentaire, avec une caméra portée, très agitée, à même la rue. C'est une manière de dire que la bourgeoisie, littéralement écrasée par le poids des conventions, en devient tout à fait dévitalisée. J'ai d'ailleurs demandé aux comédiens qui jouent les membres de la famille de Pablo de se comporter quasiment comme des objets qui remplissent l'espace, plutôt que comme des sujets vivants. Et en revanche, du côté de Francisco, on est vraiment dans le mouvement, la circulation, les allées et venues. Je voulais d'un film très travaillé esthétiquement. Quelque part, aller au cinéma est aussi un voyage. Et quand les films sont beaux, je pense que le voyage est plus fort."