Il faut se remettre dans le contexte de l'époque. C'était, pour le coup, vraiment au siècle dernier. La cité Gagarine, à Ivry-sur-Seine (dans le Val-de-Marne) faisait partie de ce qu'on appelait "la ceinture rouge", ces villes communistes entourant Paris depuis le début des années 20, à l'époque où le Parti communiste français cartonnait aux élections. Forte de 374 logements et inaugurée le 1er avril 1961, elle a reçu deux ans plus tard la visite de Youri Gagarine, le cosmonaute soviétique qui a effectué le premier vol habité dans l'espace. Des images d'archives reprises dans le film de Fanny Liatard et Jérémy Trouilh témoignent de ce moment historique.
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Il faut se remettre dans le contexte de l'époque. C'était, pour le coup, vraiment au siècle dernier. La cité Gagarine, à Ivry-sur-Seine (dans le Val-de-Marne) faisait partie de ce qu'on appelait "la ceinture rouge", ces villes communistes entourant Paris depuis le début des années 20, à l'époque où le Parti communiste français cartonnait aux élections. Forte de 374 logements et inaugurée le 1er avril 1961, elle a reçu deux ans plus tard la visite de Youri Gagarine, le cosmonaute soviétique qui a effectué le premier vol habité dans l'espace. Des images d'archives reprises dans le film de Fanny Liatard et Jérémy Trouilh témoignent de ce moment historique. Le duo de réalisateurs se rencontre à Bordeaux, à sciences-po, et fait la connaissance de la cité Gagarine au mitan des années 2010 via l'association Voisin(es) sans frontières. Très vite, l'idée de filmer cette jungle de béton s'impose et, en 2016, naît Gagarine, d'abord un court métrage de quinze minutes. "Nous avions déjà l'histoire d'un jeune qui voit sa cité comme un vaisseau spatial et qui ne veut pas partir, précise Jérémy Trouilh. On avait la bande de potes mais on ne sentait pas la notion de collectif." Sans doute parce que Jérémy a grandi dans une cité à Pau et que Fanny a fait de même dans les quartiers nord de Marseille avec une maman qui a gravi l'ascenseur social en passant le concours de prof, les réalisateurs ont une sensibilité naturelle à cette notion de collectif, justement, et réalisent quelques courts dans des quartiers populaires. "Nous sommes persuadés qu'ensemble, on peut trouver la force et la solidarité pour survivre à des périodes difficiles. En s'appuyant sur l'imaginaire et quand on valorise le droit à rêver", explique Fanny Liatard. Ce droit à rêver, c'est ce qui anime le jeune Youri, le personnage principal de Gagarine, long métrage désormais, filmé juste avant la destruction de la cité francilienne en 2019. Solide gaillard au visage enfantin entouré de quelques potes dont la solaire Diana (Lyna Khoudri, César du meilleur espoir féminin 2020 pour Papicha), Youri refuse de quitter sa cité qu'il convertit en vaisseau spatial. C'est aussi la grande force de ce premier film que d'ajouter une touche d'onirisme et de science-fiction au sein de quartiers souvent montrés du doigt et regardés de manière violente et alarmiste. "Nous avons essayé de réaliser un film qui ne renie pas la réalité économique et sociale compliquée et qui valorise la singularité et les liens forts qui existent entre les gens comme dans peu d'autres endroits, souligne Jérémy Trouilh. C'est ce que nous avons vu et vécu à Gagarine." Et de poursuivre: "Nous vivons une période où les utopies du passé se sont effondrées. La démolition de la cité en 2019, c'est la métaphore du monde d'aujourd'hui qui s'effondre. C'est quelque chose d'universel. Mais derrière ce constat, nous disons aussi qu'il y a urgence à inventer de nouvelles utopies. Sans avoir les clés, nous essayons de montrer que le monde est plein de ressources. Notamment dans la jeunesse." Et chez les femmes, aussi, parce que mine de rien, Gagarine en dit beaucoup sur les meufs, les frangines et les mamans. "Elles sont très impliquées et dynamiques dans les associations de quartier, précise Fanny Liatard. Elles sont assez fortes pour s'en sortir par elle-mêmes et assumer aussi leurs enfants. Même s'il y a des pères seuls, ce sont surtout des femmes. Nous avons passé beaucoup de temps avec ce groupe de femmes (la réalisatrice fait écho à l'association Voisines sans frontières, évoquée plus haut, NDLR) qui, malgré le fait que la cité allait disparaître, avait envie de se mobiliser pour construire des choses ensemble. C'est une partie de ces femmes qu'on retrouve sur le toit dans le film. Elles se sont chargées des repas de toute l'équipe pendant le tournage."Il serait injuste de ne pas évoquer la beauté graphique de la cité et son architecture futuriste chère au Playtime de Tati qu'on avait déjà vue dans Deux frères, le clip de PNL. "De fait, conclut Fanny Liatard, on peut parler d'audace avec des appartements vastes et lumineux. L'architecture reflète cette période communiste avec les briques rouges, le monde ouvrier, les utopies et la conquête spatiale. C'est l'incarnation du progrès avec une espèce de mixité sociale. Aujourd'hui, les cités sont délaissées, leur population précarisée et plus personne ne veut y habiter. Gagarine, le film, est aussi un hommage à ces valeurs-là, diluées ces dernières années."