Le festival Millenium de Bruxelles a donné dans le subversif dans sa sélection de documentaires. Sans jamais miser sur la complaisance, les longs-métrages projetés abordaient tantôt les liens de causalités nord-sud de la surconsommation, tantôt les ravages de l'acculturation ou encore de récits de vie de réfugiés politiques ou de demandeurs d'asile qui secouent nos vies confortables et agrandissent le prisme de ce que nous acceptons de voir dans le monde qui nous entoure.

Voilà ce qu'il en était, toute la semaine passée: la célébration du documentaire, un genre télévisuel si proche du journalisme, qui raconte des histoires véritables et oriente la caméra sur des réalités que nos vies effrénées n'ont pas le temps de découvrir, mais que des documentaristes ont suivies durant des décennies parfois.

Parmi les six documentaires que nous avons visionnés, trois d'entre eux nous ont secoués, en parallèle de nos rencontres avec Jan Gebert (When The War Comes) et Lauren Greenfield (Generation Wealth). En avant-première belge au Cinéma Galeries mardi dernier, The Cleaners de Moritz Riesewieck et Hans Block a mis en lumière la gestion de la modération des géants de l'Internet. Ces firmes externalisent la modération d'un contenu variant d'actes terroristes à la pédopornographie, entre autres dérives abominables de l'humanité. Des employés philippins sont seuls, chargés de la ligne éditoriale de plateformes occidentales. Avec leur charge émotionnelle et leur différence culturelle, il est délicat de prendre en compte la portée historique de certains contenus, ou la nécessité d'archiver, ce qui entraîne la réduction du contenu subversif qui challenge nos modes de pensées. De là se sont posées les questions du choc des cultures, de la notion de sacrifice dans une nation principalement catholique. Facebook, dans toute sa partialité, est parallèlement la principale source d'informations des modérateurs, partisans du populiste anti-média Rodrigo Duterte.

Par ailleurs, The Cleaners nous apprend que le réseau social de Mark Zuckerberg applique la censure voulue par des régimes répressifs comme la Turquie ou la Birmanie, sans se positionner sur le génocide des Rohingyas, pour ne pas perdre un nombre d'utilisateurs proportionnel à sa population. Ils perdraient de l'argent. En somme, pour ne pas être bloqués, ils se rendent complices. Un ancien employé à la Silicon Valley en témoigne, cette entreprise n'est constituée que d'ingénieurs qui améliorent leurs algorithmes. Ils ne travaillent pas pour les droits de l'Homme et l'externalisation réduit leur responsabilité. En attendant, à l'autre bout de la planète, des Philippins se traumatisent pour la "bonne cause", ou mettent fin à leurs jours.

Des docus-miroir du déchirement de l'exil

Dans Coeur de Pierre, Claire Billet et Olivier Jobard accompagne Ghorban Jafari, un jeune Afghan de 13 ans jusqu'à sa majorité. Dès ses 8 ans et demi, il traverse clandestinement nombre de pays avec son frère (désormais résidant en Angleterre) pour pouvoir étudier en France. Il doit faire face aux problématiques de l'intégration, de l'accompagnement de l'Aide sociale à l'enfance (dans de bonnes conditions dans son cas) garanti jusqu'à la majorité, ou encore à la lenteur de l'acquisition de papiers alors qu'il grandit loin de sa famille qu'il a quittée sans prévenir. Dans sa soif d'apprendre, Ghorban réussit son bac, se politise et vote pour la première fois. Son histoire fédère puissamment les envies de base de nombre de réfugiés à accéder à une éducation, une chose dont il était privé. Majeur et en situation de régularité, Ghorban se rend dans son village natal, devenu un souvenir fantasmé. On assiste alors à des retrouvailles déchirantes, gorgées de soulagement et de rancoeur provoquée par des choix malheureusement inhérents à la culture afghane: la domination patriarcale et les mariages arrangés, le non-choix des femmes à limiter leurs grossesses et l'appauvrissement qui s'ensuit.

Ghorban et ses frères en Afghanistan dans le documentaire Coeur de Pierre © DR

En clôture de festival, On Her Shoulders rend hommage au parcours de Nadia Murad. Cette jeune femme de 25 ans porte la cause de son peuple meurtri devant les différentes instances internationales depuis 2015, en ravivant à chaque fois l'indicible dans son esprit. Elle-même rescapée de l'emprise sauvage de Daesh, elle se confie devant la caméra d'Alexandria Bombach, qui observe son ascension médiatique. Elle est rapidement accompagnée par Amal Clooney, avocate internationale spécialisée dans les droits de l'Homme, pour faire reconnaître le génocide des yézidis. Cette ethnie religieuse massacrée et asservie en 2014 est depuis lors une seconde fois disséminée par l'exode. Ses larmes et les nôtres se synchronisent continuellement. La documentariste multiplie la déconnexion sonore et les plans fixes sur son visage, marqué par le chagrin et le poids d'un avenir qui sera de représenter une diaspora de 60 millions de yézidis dont la douleur se reflète dans ses yeux. Elle puise constamment l'énergie qu'elle a perdue, alors qu'elle devra vivre avec le traumatisme d'avoir été abusée sexuellement et d'avoir vu sa famille massacrée. Son interprète et créateur de l'association YAZDA déclarait que "même si un jour nous retrouvons nos terres, la communauté yézidis ne sera constituée que d'enfants, de veuves et de personnes habillées en noir."

Le Palmarès du festival Millenium 2019

OBJECTIF D'OR "Welcome to Sodom" de Florian Weigensamer et Christian Krönes

OBJECTIF D'ARGENT Meilleur film sur le développement durable "Dark Eden" de Michael Beamish et Jasmin Herold

OBJECTIF DE BRONZE Meilleur film pour les droits de l'homme "A Thousand Girls Like Me" de Sahra Mani

PRIX DU PUBLIC "A Thousand Girls Like Me" de Sahra Mani

PRIX CINEMA BELGE (UPCB-UCC) "Vacancy" d'Alexandra Kandy Longuet

PRIX "VISION JEUNE" "Kayayo" de Mari Bakke Riise

PRIX DE LA SCAM "The Way Back" de Maxime Jennes et Dimitri Petrovic

Sandra Farrands