En Belgique, les listes électorales doivent comporter autant d'hommes que de femmes. Mais ces dernières peinent toujours à se hisser aux mêmes postes que leurs collègues masculins dans le paysage politique. Une situation comparable à celle des autres pays de la planète. Ce plafond de verre se retrouve sur grand écran. À l'aube de cette année 2019, l'égalité en politique semble donc toujours relever du mirage, y compris au cinéma. Les femmes accédant aux mêmes postes clés que les hommes dans les films restent des exceptions.

O Processo de Maria Augusta Ramos.

Une femme d'exception, c'est justement le titre français d'On the Basis of Sex, le film d'ouverture du festival Elles tournent qui s'ouvre le 24 janvier à Bruxelles (voir notre agenda), inaugurant un focus sur les femmes politiques à l'écran. Le biopic de Mimi Leder se consacre à Ruth Bader Ginsburg, avocate puis juge à la Cour suprême des États-Unis, au prix d'un long parcours. Détail étonnant de la programmation, il s'agit de la seule fiction. De plus, son héroïne est davantage à classer au rang des femmes de pouvoir que purement politiques. En revanche, le festival proposera une série de documentaires, dont O Processo, de Maria Augusta Ramos, consacré au procès de l'ancienne présidente du Brésil, Dilma Rousseff. À côté de cette figure marquante, les autres films reviennent sur nombre de femmes engagées mais peu de femmes à un poste électif. Du côté de l'organisation, le choix du thème s'est imposé après la réception de plusieurs films à ce sujet. Les programmer consistait à mettre la question en évidence "à l'approche des élections et parce qu'on se situe dans une période de crise", relève Nèle Pigeon, coordinatrice du festival, avançant aussi l'importance "de s'interroger sur la politique et ses rapports avec les citoyens et l'art". "On voulait explorer l'apport des femmes lorsqu'elles sont au pouvoir." Noble ambition.

Le biopic, girl power clé sur porte

Lorsqu'il s'agit de politique, le genre favori des scénaristes, réalisateurs et producteurs reste le biopic. Ou comment piocher des destins fascinants directement dans des existences de chair et d'os. Meryl Streep apparaît comme l'une des actrices les plus sollicitées pour camper ces femmes politiques: Margaret Thatcher dans The Iron Lady, ou encore la féministre britannique Emmeline Pankhurst dans Suffragette. Comment ne pas citer également la superbe Helen Mirren, Elizabeth II dans The Queen, de Stephen Frears? Autant de rôles qui sont pain bénit pour le box-office et sont souvent synonymes d'Oscars pour les actrices qui les interprètent. Le biopic serait alors un combo gagnant, savant mélange entre un scénario rôdé dans la réalité, une accroche familière pour le public et une pluie de récompenses à la clé. Le tout en mettant en avant des femmes "fortes", comme elles sont souvent surnommées.

Les scénaristes se plaisent également à imaginer des femmes de pouvoir dans des mondes fantastiques ou imaginaires (Mason dans Snowpiercer ou Padmé Amidala et Leia Organa dans Star Wars), comme s'il était plus facile de mettre le pouvoir entre leurs mains dans des systèmes éloignés des nôtres. Loin des yeux, loin du coeur.

Robin Wright, redoutable Claire Underwood dans House of Cards.

Les séries: la perfection au féminin?

Derrière l'apparente abondance de ces rôles politiques féminins au cinéma, la réalité s'avère bien plus complexe. Ces films sont les rares arbres (souvent anglo-saxons) qui cachent un désert. Sans compter qu'on ne trouve aucune trace de personnages fictionnels dans des cadres contemporains. Seules les séries semblent confier aux femmes les clés des postes suprêmes. Si on s'intéresse aux seuls exemples de Baron noir en France, de Borgen au Danemark et de House of Cards aux États-Unis, tous les personnages féminins principaux de ces séries accèdent à la présidence ou au poste de Première ministre. Même dans le registre de la comédie, les politiciennes font leurs preuves, comme Veep (Julia Louis-Dreyfus en vice-présidente US) ou Parks and Recreation (Amy Poehler en chef du service des espaces verts d'une municipalité fictive de l'Indiana). Dans les séries, elles sont crédibles, puissantes et même drôles. What else? Déployées sur plusieurs heures, les séries sont peut-être les espaces narratifs à l'amplitude nécessaire pour mener les femmes au pouvoir, après un long combat.

Chez nous de Lucas Belvaux.

La télé semble avoir pris une large avance sur le cinéma en matière de politique au féminin. Alors pourquoi le septième art reste-t-il autant à la traîne? Même lorsque des festivals sont dédiés au genre politique, comme Politikos, en France, les femmes restent sous-représentées. Récente exception, Chez nous du Belge Lucas Belvaux met en scène la présidente d'un parti d'extrême droite incarnée par Catherine Jacob. Mais là encore, pas d'accès à la présidence comme les séries ont osé le faire. Pour Nèle Pigeon, "lorsqu'on pense à la politique, on pense au pouvoir, et on n'imagine pas forcément une femme. Je pense que ça fait peur encore. Mais c'est logique, puisque c'est vraiment comme ça dans la profession. C'est encore trop exemplaire, donc ça n'entre pas dans le bassin des idées pour faire des fictions."

Et si une meilleure représentation des femmes derrière la caméra était la solution? Une problématique qui soulève un débat chez les professionnels du secteur, y compris au sein d'Elles tournent, qui cherche pourtant à mettre en avant les productions faites par des réalisatrices et des scénaristes. Nèle Pigeon confirme que la présence de femmes réalisatrices joue un rôle clé: "Elles sont peut-être plus sensibles à un projet qui met en avant une femme qui s'émancipe." Sa comparse Letizia Finizio nuance toutefois: "Ce n'est pas forcément synonyme d'une meilleure représentation. On peut très bien être une femme et enfermer ses personnages dans des stéréotypes de genre." La question reste donc entière et ne nous annonce pas encore l'apparition d'une Claire Underwood sur grand écran.