Héritier de Dostoïevski comme de Tarkovski, Andreï Zviaguintsev a su, comme peu d'autres, concilier dans ses films questionnements métaphysiques et résonance contemporaine, les enjeux moraux irriguant ses drames intimes débordant sur une photographie acide d'une Russie contemporaine aux allures de champ de ruines. Démonstration avec Elena et Leviathan, bien sûr; et, aujourd'hui, avec Faute d'amour, son cinquième long métrage, Prix du jury lors du dernier festival de Cannes, un film s'avançant en quelque no man's land littéral, un territoire où l'humanité ne serait plus que résiduelle...
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Héritier de Dostoïevski comme de Tarkovski, Andreï Zviaguintsev a su, comme peu d'autres, concilier dans ses films questionnements métaphysiques et résonance contemporaine, les enjeux moraux irriguant ses drames intimes débordant sur une photographie acide d'une Russie contemporaine aux allures de champ de ruines. Démonstration avec Elena et Leviathan, bien sûr; et, aujourd'hui, avec Faute d'amour, son cinquième long métrage, Prix du jury lors du dernier festival de Cannes, un film s'avançant en quelque no man's land littéral, un territoire où l'humanité ne serait plus que résiduelle... Comme toujours chez le réalisateur russe, un conflit familial constitue la matrice de l'histoire: "Les conflits sont inévitables dans les familles, c'est notre lot à tous. Je n'ai pas choisi délibérément d'en faire mon sujet de prédilection, mais quand une histoire commence à prendre forme dans mon esprit, elle recèle souvent un choc, ou des difficultés relationnelles au sein de la cellule familiale. Ce n'est rien d'autre que le reflet de la réalité." Ainsi donc de Faute d'amour, dont le scénario -suivant un couple, Boris et Genia, tellement occupés à se déchirer à l'heure du divorce, qu'il en oublie son enfant, jusqu'à la disparition de ce dernier-, s'il a été inspiré par une histoire qu'avait entendue Oleg Neguine, partenaire d'écriture du cinéaste depuis Le Bannissement, convoque également le souvenir de Scènes de la vie conjugale, film que signait en 1973 un autre maître d'Andreï Zviaguintsev, Ingmar Bergman. "Il s'agit, à mes yeux, du plus grand film sur le divorce jamais tourné, je n'en connais pas de meilleur. Je n'en ai pas fait pour autant le socle de mon film, pas plus que je ne veux entrer en compétition avec Bergman. Si je l'ai mentionné dans ma note d'intention (où il exprime aspirer à s'en approcher, tout en le transplantant à une autre époque, interprété par des personnages différents, un couple de la classe moyenne d'aujourd'hui, NDLR), c'est parce que ses protagonistes sont des intellectuels qui se parlent, communiquent, et entretiennent une forme de dialogue, tandis que mes personnages n'ont qu'un minimum de conversation. Ils s'engueulent, sont en conflit, leurs phrases sont beaucoup plus courtes et tranchantes." De fait, c'est un véritable jeu de massacre qui se déroule sous les yeux du spectateur. Et l'on pourrait à bon droit faire à Zviaguintsev le procès de se montrer lui-même Loveless, sans amour donc, à l'endroit de ses personnages, à l'exception de ce gamin délaissé, dont la détresse insondable transparaît dans une bouleversante scène de pleurs silencieux. "Il n'est pas toujours nécessaire de parler pour exprimer des choses importantes", observe un auteur ayant parfaitement intégré le prix du silence au cinéma. Mais que dire de ce couple, peu susceptible de susciter l'empathie en tout état de cause, dès lors qu'il n'est concerné que par lui-même et la perspective égoïste d'un bonheur hypothétique excluant, du reste, ce qui les lie encore, cette progéniture encombrante? Le trait apparaît forcé? Voire. Et tant le cinéaste que son producteur, Alexandre Rodnianski, soulignent la portée universelle du propos. "Ce film vous montre la vie, la société et les anxiétés russes telles qu'elles existent à l'heure actuelle, relève le second. Mais son champ ne se limite pas à la Russie, pas plus d'ailleurs qu'il ne lui est spécifique, c'est un film très universel. Andreï est un artiste qui étudie la nature humaine, laquelle ne connaît pas de frontières." "C'est l'histoire intime d'un couple, mais comme l'on dit, on peut voir dans une simple goutte d'eau une réflexion de l'océan tout entier, renchérit ce dernier. J'espère que cette histoire parlera à tout le monde, ce qui ne signifie pas que nous ressemblions tous à ces personnages, ni que nous allions au conflit comme ils le font. Mais je pense que les gens ont tendance, en général, à échafauder des plans, et à utiliser les autres comme des outils leur permettant d'atteindre leurs objectifs."Constat prenant devant sa caméra des contours multiples: glaçants, le plus souvent, et cette chronique d'une disparition en forme de conte d'hiver semble n'avoir d'autre objet que de figer toute chose aussi bien que les sentiments; et jusqu'aux tentatives de se soustraire au marasme généralisé, comme l'illustreront les recherches entamées pour retrouver l'enfant disparu. Grinçants, également et l'on sait, depuis Leviathan et sa stupéfiante scène de tir (dont les cibles n'étaient autres que les portraits des anciens secrétaires du parti communiste soviétique), que Zviaguintsev a un sens de l'humour particulier. Il se pique cette fois de saturer l'espace de téléphones portables, envahissants au-delà de toute mesure, manière aussi de signifier, dit-il, qu'"il peut être bénéfique, de temps à autre, de relever la tête de l'écran pour regarder son interlocuteur dans les yeux."Russie, morne plaine, de la mer de Barents qu'il filmait dans Leviathan à la banlieue de Moscou, cadre de Faute d'amour? Le même horizon désolé semble s'y étendre à perte de vue, a contrario du repli sur soi qui caractérise les personnages -ainsi de cette scène où Genia, un training griffé Russia sur les épaules, accomplit ses exercices, indifférente au flux d'informations télévisées renvoyant l'écho, même déformé, de la situation tragique en Ukraine. "Je considère que les images de la télévision jouent un rôle satirique. Je suis très sensible à la combinaison entre la vie de la Russie et celle de cette famille. Il ne s'agit pas de n'être que politique, mes films se situent aussi à un niveau métaphysique: à la perte de leur enfant pour ces parents correspond pour la Russie celle de relations naturelles et normales avec notre voisin le plus proche, l'Ukraine."Ainsi va le cinéma d'Andreï Zviaguintsev, en quelque sorte, dont les fulgurances esthétiques n'ont pas pour objet de dissimuler une tonalité d'ensemble dépressive. Lui, cependant, insiste ne pas vouloir n'y voir qu'une mécanique implacable qui perpétuerait, inexorablement, le désordre des choses jusqu'au désespoir. Et de mentionner, par exemple, l'association de bénévoles "Liza alerte", s'employant à rechercher des personnes disparues, et dont l'on retrouve une émanation dans son film. "Nous avons travaillé main dans la main avec eux, par souci de vérité. Ils recherchent des enfants disparus qui leur sont inconnus, et mettent tout leur coeur et leur énergie à essayer de les retrouver. On a dénombré plus de 6.000 disparitions en Russie en 2016, et cette association fonctionne dans tout le pays, avec une efficacité redoutable. L'an dernier, ils ont retrouvé 80% des personnes disparues." Ou comment, incidemment, se substituer à un État déficient... L'impression qui prévaut, tenace, reste pourtant celle d'un pessimisme à tout crin, (dés)incarné par des protagonistes que le drame ne semble guère en mesure de faire évoluer: "C'est le spectateur qui est supposé changer, objecte-t-il. S'il n'y a que le personnage qui change, parce que le scénario écrit par l'auteur en a voulu ainsi, cela n'est guère conforme à l'existence. J'espère qu'une personne voyant ce film réfléchira à son attitude à l'égard de sa famille, et à ses relations avec les personnes qu'elle aime, et que cela l'incitera à opérer des changements positifs. Mais ce n'est jamais qu'un espoir..."