Entamé à la toute fin des années 80, le parcours d'Ethan Hawke l'a vu se multiplier sur les terrains les plus divers, la filmographie de l'acteur américain apparaissant comme un modèle de polyvalence, assortie de ce qu'il convient d'audace. Le genre à pouvoir s'illustrer aussi bien dans le film générationnel (Reality Bites de Ben Stiller) que dans l'anticipation (Gattaca d'Andrew Niccol), dans la comédie romantique finaude (la trilogie des Before de Richard Linklater) que dans le thriller musclé (Brooklyn's Finest d'Antoine Fuqua), prêt à passer de la démarche quasi expérimentale de Boyhood (de Linklater, encore), tourné sur douze ans, aux contours plus classiques du biopic (Born to be Blue de Robert Budreau, où il incarnait Chet Baker), et aussi à l'aise, en définitive, dans le cinéma indépendant que dans son pendant plus commercial.
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Entamé à la toute fin des années 80, le parcours d'Ethan Hawke l'a vu se multiplier sur les terrains les plus divers, la filmographie de l'acteur américain apparaissant comme un modèle de polyvalence, assortie de ce qu'il convient d'audace. Le genre à pouvoir s'illustrer aussi bien dans le film générationnel (Reality Bites de Ben Stiller) que dans l'anticipation (Gattaca d'Andrew Niccol), dans la comédie romantique finaude (la trilogie des Before de Richard Linklater) que dans le thriller musclé (Brooklyn's Finest d'Antoine Fuqua), prêt à passer de la démarche quasi expérimentale de Boyhood (de Linklater, encore), tourné sur douze ans, aux contours plus classiques du biopic (Born to be Blue de Robert Budreau, où il incarnait Chet Baker), et aussi à l'aise, en définitive, dans le cinéma indépendant que dans son pendant plus commercial. Disposition que souligne, du reste, son actualité puisque, après un caméo haut en couleur dans le Valérian de Luc Besson, on le retrouve aujourd'hui à l'affiche de Maudie, drame romantique pudique d'Aislin Walsh. La cinéaste irlandaise y retrace la romance improbable qui allait unir Maud Lewis, peintre naïve canadienne rongée par l'arthrite, et habitée à l'écran par Sally Hawkins, à Everett Lewis, pêcheur un peu rustre que campe Hawke dans un saisissant contre-emploi. "C'est une histoire très puissante, commence-t-il, alors qu'on le joint au téléphone au sortir du tournage de Juliet, Naked, une adaptation d'un roman de Nick Hornby. Mais plus encore, j'ai toujours admiré le jeu de Sally Hawkins et j'avais une énorme envie de tourner avec elle. Je me laisse guider par mon intuition et j'ai eu le sentiment que la rencontre de Maud Lewis et de Sally pourrait déboucher sur quelque chose de formidable."En quoi son instinct ne l'a pas trompé, et l'exceptionnelle composition de l'actrice britannique est assurément le coeur du film. Elle ne brillerait pas d'un même éclat, cependant, sans la contribution exemplaire d'Ethan Hawke. Si l'on dit souvent que la qualité d'un comédien se mesure à sa capacité à écouter ses partenaires, il va là jusqu'à s'effacer et sembler se fondre dans la palette à la disposition de l'actrice. Une performance en creux d'autant plus remarquable qu'ils n'ont guère eu le temps de répéter ensemble, l'acteur étant retenu par le tournage d'un film n'en finissant plus d'être repoussé. "Mais, observe-t-il, nous en sommes l'un et l'autre à ce stade de notre carrière où nous savons quel genre de films nous voulons faire. Sally est le type d'actrice dont un regard suffit à vous faire disparaître dans son monde, jouer avec elle était super excitant."Un autre attrait du film tenait, aux yeux du comédien, dans son cadre géographique, cette Nova Scotia qu'il connaît fort bien pour y être allé pêcher régulièrement. Autant dire aussi que le personnage solitaire et bourru d'Everett ne lui était pas totalement étranger. "Mon monde et mon expérience sont fort différents des siens, mais j'ai eu l'impression de le comprendre, je pouvais m'en faire une idée. Un type comme Everett ne devait guère être bavard à mes yeux, et j'arrivais chaque jour sur le plateau en me demandant quelles répliques j'allais pouvoir couper. Moins j'en disais, mieux ça valait, et j'y ai pris beaucoup de plaisir, un des éléments primordiaux du cinéma résidant dans sa dimension non verbale, et à ce que l'on arrive à traduire de la sorte." Et notamment cette solitude, comme inscrite dans un paysage semblant déteindre sur les protagonistes jusqu'à les absorber. On est loin, avec ce personnage et ce film en demi-teinte, des premiers rôles que Hawke a alignés à une époque avec une belle constance, avant de prendre insensiblement la tangente. Un choix arrêté, explique-t-il, il y a une dizaine d'années au contact du regretté Philip Seymour Hoffman, côtoyé sur le tournage de Before the Devil Knows You're Dead, l'ultime long métrage de Sidney Lumet. "Philip et moi sommes arrivés à New York au même moment, alors que nous étions de jeunes acteurs. Mais nous sommes passés par une école très différente: alors qu'il a multiplié les seconds rôles et des types de personnages différents, on m'a engagé dans des premiers rôles déjà très jeune. Arrivé à un certain stade, j'ai eu le sentiment de ne pas avoir été suffisamment mis au défi et de ne pas avoir appris autant que je l'aurais pu, ou dû. Il n'était toutefois pas trop tard, et j'ai commencé à accepter les seconds rôles. L'avantage de ces derniers, c'est qu'on est libre d'y explorer différents types d'individus et de comportements. Alors qu'un premier rôle se doit, généralement, d'être aimable pour obtenir l'adhésion des spectateurs, un second rôle peut se permettre d'être beaucoup moins prévisible. J'essaie, en vieillissant, de repousser mes limites en jouant des types de personnages auxquels je ne m'étais pas encore frotté. J'ai donc multiplié ces emplois depuis quelques années, et j'y ai largement trouvé mon compte."Les spectateurs aussi, qui l'ont vu pratiquer l'alternance avec bonheur et se muer en ce que les Anglo-Saxons appellent un "character actor", avec ce que cela peut aussi supposer comme excentricité assumée. D'où, pour ne prendre que des exemples récents, son emploi de Goodnight Robicheaux dans le remake de The Magnificent Seven, ou celui de Jolly the Pimp dans Valérian. "Luc Besson m'a appelé pour me dire que s'il avait été vivant, il aurait confié ce rôle à Dennis Hopper. Il m'a demandé si j'étais prêt à prendre le relais et je me suis retrouvé à Paris quelques jours à interpréter Jolly the Pimp. Luc a une vision incroyable et son enthousiasme est contagieux..." En mode Dennis Hopper, Hawke est on ne peut plus convaincant. C'est là, bien sûr, le privilège d'un acteur maîtrisant parfaitement son art, et à qui la maturité va comme un gant. Rencontré à Venise, Paul Schrader, qui vient de le diriger dans First Reformed où il interprète un prêtre aux prises avec une profonde crise de foi, ne dit au fond pas autre chose: "Quand on a affaire à ce genre de personnage de prêtre à l'apparence hantée, soit un acteur l'est, soit il ne l'est pas. Montgomery Clift l'est, Brendan Gleeson pas. Et quand il joue dans Calvary, Brendan Gleeson doit travailler pour rentrer dans ces habits, là où Monty Clift n'avait qu'à apparaître dans I Confess. Ethan a cela: il ne doit pas le jouer, il l'est par sa physionomie. Et il a l'âge requis, son côté juvénile s'est estompé. Et enfin, c'est un véritable intellectuel qui, non content de jouer, est aussi auteur et réalisateur. On se situe à un autre niveau qu'avec d'autres acteurs, il sait exactement de quoi il retourne..."Un artiste accompli, en somme. Et qui, alors qu'on l'interroge sur ses activités de metteur en scène, lui qui s'affaire pour l'heure à la postproduction de Blaze, un long métrage que lui a inspiré la vie du musicien country Blaze Foley, répond, modeste: "L'avantage quand on est comédien, et c'est l'une des raisons pour lesquelles beaucoup d'acteurs deviennent de bons réalisateurs, c'est que l'on a l'opportunité de travailler avec d'excellents cinéastes, et d'apprendre à leur contact, comme dans mon cas avec Alfonso Cuarón, Sidney Lumet, Andrew Niccol, Antoine Fuqua, Peter Weir ou Richard Linklater. Je sais comment ça fonctionne, et je vole des choses, bien sûr, parfois évidentes comme des plans, mais aussi une méthodologie, comme celle que nous avons développée avec Richard Linklater. J'ai travaillé avec beaucoup de réalisateurs ayant des méthodes différentes, il n'y a pas une manière unique de faire de bons films. On ne peut imaginer plus différent de Linklater que Paul Schrader, mais ils partagent définitivement une même passion indéfectible pour le cinéma." Communicative, de toute évidence...