Il relève de cette espèce rarissime de sorciers du 7e art capables d'en redéfinir les contours comme d'en prédire l'avenir. Dans une vidéo datant de 1979 (ci-dessous), et dans laquelle on le voit, entouré de ses enfants, se prêter au jeu d'une conférence de presse en lien avec la sortie d'Apocalypse Now, on est surpris de l'entendre déclarer: "Le cinéma tel que nous le connaissons va vivre un changement radical. (...) Il sera électronique, il sera digital, il sera renvoyé par des satellites et il créera les rêves et les hallucinations du monde de demain." Plus fort que Madame Soleil, plus fin que Madame Irma: mesdames et messieurs, Francis Ford Coppola!
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Il relève de cette espèce rarissime de sorciers du 7e art capables d'en redéfinir les contours comme d'en prédire l'avenir. Dans une vidéo datant de 1979 (ci-dessous), et dans laquelle on le voit, entouré de ses enfants, se prêter au jeu d'une conférence de presse en lien avec la sortie d'Apocalypse Now, on est surpris de l'entendre déclarer: "Le cinéma tel que nous le connaissons va vivre un changement radical. (...) Il sera électronique, il sera digital, il sera renvoyé par des satellites et il créera les rêves et les hallucinations du monde de demain." Plus fort que Madame Soleil, plus fin que Madame Irma: mesdames et messieurs, Francis Ford Coppola! On rencontre l'animal l'hiver dernier à Marrakech, où il préside le jury du Festival International du Film. Le réalisateur "culte" -le mot est bien sûr trop faible- n'a rien à y défendre. Aucune actualité. Confortablement attablé dans la bibliothèque de la mythique Mamounia, Coppola, d'une exquise déférence, répond alors longuement à nos questions sur son travail, sa famille, le futur du cinéma... A l'occasion de la parution ces jours-ci d'un passionnant ouvrage collectif balayant avec un appétit gourmand sa carrière, de ses débuts dans ce formidable incubateur de talents que fut l'écurie Roger Corman à Twixt, son dernier film en date, en passant par le Nouvel Hollywood et les chefs-d'oeuvre opératiques que l'on sait, Focus peut enfin sortir de ses cartons la leçon du maître. Morceaux choisis. A 16 ou 17 ans, j'avais un job dans un camp d'été qui consistait à monter une petite représentation chaque semaine avec des gamins. J'adorais l'idée de créer avec eux. Lorsque j'ai eu des enfants moi-même, nous avons instauré cette règle avec mon épouse: à chaque fois que l'on partait sur un tournage, nous les retirions de l'école et les emmenions avec nous. Nous pensions vivre quatre mois aux Philippines pour les besoins d'Apocalypse Now à la fin des années 70. Nous sommes restés plus d'un an et demi... Je sais que je les ai privés de toute possibilité de parcours académique en procédant de la sorte, mais je sais aussi qu'ils ont appris d'autres choses dans ces contrées lointaines: mes collaborateurs sont devenus comme des oncles et des tantes pour eux, mes costumiers aidaient Sofia à faire des habits pour ses poupées, Roman traînait avec les gens du maquillage... Nous étions comme une famille de forains, où les savoir-faire se transmettent naturellement d'une génération à une autre. Certaines choses ont été déformées, ou en tout cas mal comprises. Concernant Marlon Brando, notamment. Je sais qu'il a été blessé par les interviews où je parlais de son arrivée sur le tournage, en total surpoids. Il était très affectueux et extrêmement talentueux, jusque dans sa manière d'envisager l'existence. C'était un bonheur de simplement s'asseoir pour l'écouter. Même si, oui, il a débarqué avec un paquet de kilos en trop. Et il n'était pas à l'aise avec ça. Ça a posé un certain nombre de problèmes, ne fût-ce que pour trouver un costume militaire à sa taille... Nous avions un contrat qui courait sur trois semaines avec lui. Je passais beaucoup de temps à l'écouter parler et, la nuit, je transformais tout cela en dialogues pour le film. La plupart de ce que dit le colonel Kurtz vient en fait directement de lui. C'était un vrai travail d'adaptation. Mais il avait une mémoire calamiteuse... Donc au début son jeu se limitait à essayer de se souvenir de ce qu'il devait dire (sourire). Quand je repense à ce tournage, le sentiment qui domine, au fond, c'est la peur. J'étais au bord du fiasco créatif et financier. Je feignais d'être déterminé à faire coûte que coûte le film que j'avais en tête mais, à vrai dire, j'étais tout simplement terrifié par les enjeux de l'entreprise. Le 7e art est encore jeune, et je suis persuadé qu'il n'a pas encore connu son âge d'or. Même si en à peine 100 ans, nous avons été gratifiés d'une belle abondance d'oeuvres majeures. J'ai souvent eu le sentiment que le cinéma était un art en devenir, en attente peut-être de la technologie adéquate mais aussi d'une manière différente de le penser. Notre conception de ce qu'un film doit être reste au fond très figée. Et nous nous autorisons fort peu à en envisager les infinies potentialités. Je donnerais cher pour avoir ne fût-ce qu'un bref aperçu de ce que nos arrière-petits-enfants produiront. Le langage cinématographique a été inventé au tournant du siècle dernier par des pionniers qui se sentaient libres d'expérimenter. Aujourd'hui, les rênes de l'industrie sont tenues par des gens en quête de profit. C'est un moment-charnière: en tant qu'artistes nous pouvons changer le monde, mais nous devons reconquérir le droit d'expérimenter. Je lisais l'autre jour les pages culture du New York Times et tous les films me sont apparus comme des espèces de saucisses. Vous avez telle saucisse ici, telle autre saucisse là. Quel intérêt de produire une saucisse? Personnellement, je voudrais être capable de produire une sorte de flux qui refléterait ce que je pense et ressens. Un énorme projet qui continuerait à évoluer et à se transformer au fil du temps. Au fond, il y a plusieurs terrains sur lesquels le cinéma est appelé à évoluer. Prenez l'étape de l'écriture du scénario, puisque faire un film continue de passer par une phase d'écriture. Tout comme l'acte même d'écrire un roman a profondément muté au cours des siècles -pensez au travail d'un Joyce ou d'une Virginia Woolf sur le flux de conscience-, la manière de concevoir un scénario est appelée elle aussi à se modifier. Ensuite, je pense que le cinéma de fiction a beaucoup à apprendre de la forme documentaire. Je ne sais pas si vous avez vu ce film de Sarah Polley, Stories We Tell, au confluent du documentaire et de la fiction classique. Voilà un objet formidablement personnel et excitant! Enfin, le fait que le cinéma soit désormais digital implique qu'il pourrait très bien devenir une performance en direct. C'est ce que j'appellerais le cinéma live. Rien à voir avec un direct télé, hein. Même si la technologie développée pour le petit écran y jouerait un rôle prépondérant. Je pense à la manière dont sont aujourd'hui filmés les événements sportifs, les matchs de football par exemple. Que se passerait-il si nous mettions cette technologie au service du storytelling? Tout cela me semble très enthousiasmant. Oui mais je crois sincèrement que le pouvoir va changer de mains. Les businessmen feront place à des gens désespérément en quête de contenus et, bien sûr, à tous les acteurs du Web. Les films seront disponibles en tous lieux et au même moment, dans les salles, qui resteront une formidable option, et dans les foyers, dans les hôtels, dans les églises, n'importe où. Le cinéma sera partout.