Sur le poignet droit de l'actrice, le tatouage discret, très simple, d'une mouette, surmonté d'une citation: "Love that overcometh." Soit une façon un peu désuète de désigner l'amour qui triomphe. "Oh, ça? L'oiseau date d'il y a dix ans, quand j'ai fait mes débuts à Broadway dans une adaptation de La Mouette de Tchekhov. La phrase est plus récente, je l'ai fait ajouter dans la foulée du tournage du film Suffragette , qui avait particulièrement résonné en moi. L'anecdote, assez embarrassante, voulant que j'étais tellement motivée que j'ai dit à toute l'équipe: "Allez, on le fait toutes!" Et que bien évidemment tout le monde s'est dégonflé sauf moi."

Un symbole de l'implication et de la détermination à toute épreuve de la comédienne britannique? Chacun y verra ce qui lui plaira. Née à Londres, mais ayant en partie grandi à Düsseldorf où son paternel était manager d'un hôtel, Carey Mulligan brûle en tout cas de faire l'actrice depuis l'âge de six ans, quand elle découvre son frère jouer Le Roi et moi au cours d'une représentation scolaire. Après avoir tanné les professeurs de ce dernier pour embarquer dans l'aventure, elle intègre fissa le choeur du spectacle. À compter de ce jour, elle ne cessera de monter sur les planches, se partageant entre pièces, musicals et laboratoires de jeu avant de tenir tête à la désapprobation courroucée de ses parents: non, elle n'ira pas à l'université, préférant postuler dans diverses écoles d'art dramatique et solliciter les professionnels de la profession.

L'histoire, bien sûr, lui donnera raison: révélée dès 2009 dans le drame britannique An Education, récit d'apprentissage qui lui vaudra de passer à deux doigts d'un Oscar à 24 ans seulement, Mulligan profite très tôt d'une belle rampe de lancement. Et les rôles significatifs de s'enchaîner: donneuse d'organes sacrifiée aux côtés de Keira Knightley et Andrew Garfield dans l'étrange Never Let Me Go de Mark Romanek, fille de Michael Douglas dans le deuxième Wall Street d'Oliver Stone, voisine de palier en détresse de Ryan Gosling dans Drive de Nicolas Winding Refn, ex-amoureuse et fantasme absolu de Leonardo DiCaprio dans The Great Gatsby...

Dans la peau de Jeanette Brinson, desperate housewive arrivée à un tournant de son existence, elle est aujourd'hui l'argument massue de Wildlife. Soit l'adaptation par l'acteur Paul Dano d'un roman du mythe vivant Richard Ford où, dans une petite ville du Montana du début des sixties, les incendies qui ravagent les alentours servent de catalyseur à la froide déliquescence d'un couple dont l'on devine la tendresse passée, mais ayant depuis un moment déjà épuisé son petit quota d'amour complice. Le tout sous le regard impuissant du fils adolescent de cette famille modeste de la classe moyenne. La douloureuse fin de l'innocence, l'envers malade du rêve américain, le chromo glacé et chimérique de la félicité pavillonnaire, la fruste réalité tapie sous la surface lissée des choses et des êtres... Sous double patronage fordien -celui de Richard, bien sûr, mais aussi celui de John, dont The Grapes of Wrath tient lieu d'influence revendiquée par Dano-, le film travaille ses motifs finalement très ordinaires en s'approchant patiemment des microfissures qui peu à peu lézardent le vernis des conventions. Wildlife, c'est l'histoire d'un mauvais choix, d'un échec, mais observé avec sincérité et compassion, sans jugement.

Droit à l'erreur

Il y a certainement beaucoup de frustration, d'insatisfaction, chez Jeanette, épouse et mère en proie à des dilemmes d'ordre universel et éternel, mais également une opacité, un mystère, que Mulligan parvient non seulement à préserver mais aussi en un sens à magnifier à l'écran. "Ce qui la définit peut-être le mieux, et en tout cas ce avec quoi je m'identifie le plus chez elle, c'est cette peur du temps qui passe. C'est du moins comme ça que je la perçois. Vous savez, un peu comme quand vous entendez une chanson que vous aviez l'habitude d'écouter lorsque vous étiez adolescent et qu'une angoisse soudaine vous étreint: comment la vie a-t-elle pu passer aussi vite depuis cette époque? Je pense que Jeanette ressent quelque chose de cet ordre-là mais de manière hyper aiguë. Comme s'il elle s'était réveillée un matin et que toutes les versions possibles d'elle-même qu'elle s'était imaginées quand elle était plus jeune s'étaient évaporées au profit d'une identité figée, uniquement définie par le fait d'être une épouse et une mère. Je pense qu'il y a beaucoup de désarroi en elle."

Carey Mulligan sur son personnage: "Ce qui la définit peut-être le mieux, c'est cette peur du temps qui passe."

Du désarroi, donc, mais aussi une force de caractère peu banale, qui la pousse à refuser de se résigner, quitte parfois à reproduire d'autres mauvais choix. "Oui, elle fait des erreurs. Mais j'aurais presque envie de dire qu'elle ose faire des erreurs, surtout. Et cette nuance fait toute la différence. Jeanette est un être complexe, donc forcément imparfait. Certaines personnes me disent qu'ils trouvent le personnage égoïste et agressif. Et oui, c'est vrai, Jeanette fait des choses moralement assez condamnables, dans sa manière de se comporter avec son fils notamment. Mais je trouve ça important que le cinéma ne gomme pas systématiquement les aspects les plus déplaisants de la nature humaine dans la façon de représenter ses personnages principaux. C'est parfois comme si seuls les méchants pouvaient être antipathiques. Il m'est déjà arrivé dans d'autres films de jouer des scènes où j'apparaissais déplaisante mais elles étaient souvent coupées au final. Lorsque je demandais pourquoi, on me répondait que les spectateurs n'avaient pas aimé ça lors des projections-tests. Je trouve ça insensé."

C'est probablement l'aspect le plus intéressant de Wildlife: son attrait pour les zones grises et l'ambiguïté, son refus du simplisme et du manichéisme. Tout comme son esthétique, qui multiplie les références picturales. "Durant le tournage du film, je ne réalisais pas à quel point Paul était en train de concevoir un objet aussi travaillé visuellement. Il y a quelque chose de vraiment très agréable pour un acteur dans le fait d'être dirigé par un autre acteur, parce que je crois que nous avons une sorte d'instinct commun. Il y avait une compréhension très forte de sa part envers nous, les comédiens. Il sentait quand nous n'étions pas à l'aise. J'avais foi en Paul parce que j'aime la sincérité et la subtilité avec laquelle il aborde ses rôles en tant qu'acteur. Bien sûr je me disais que, venant de lui, le résultat allait forcément avoir quelque chose d'un peu bizarre, mais dans le bon sens du terme (sourire)."

Quant à envisager elle-même de passer un jour derrière la caméra? "Trop difficile, trop de choses à gérer, résume-t-elle. Et puis je ne pense pas avoir cette vision créative-là. Je préfère m'en tenir à la seule chose que je sais vraiment bien faire: jouer un personnage." Mais l'Anglaise a plus d'une corde sensible à son arc interprétatif. Mariée au leader des folkeux britons à succès Mumford & Sons, elle possède notamment d'évidentes prédispositions pour le chant. C'est elle que l'on entend ainsi donner de la voix sur la mignardise pop Write About Love des Écossais de Belle and Sebastian en 2010, mais aussi sur les BO de Inside Llewyn Davis des frères Coen et Far from the Madding Crowd de Thomas Vinterberg, films qui lui vaudront deux de ses rôles récents les plus marquants. Et personne, bien sûr, n'a oublié sa reprise désespérée de New York, New York dans Shame de Steve McQueen où, l'oeil rond toujours un peu humide, elle joue la frangine chagrine de Michael Fassbender.

Davantage abonnée aux petits films indépendants qu'aux grosses productions, Mulligan dit ne pas être fermée à l'idée de jouer un jour dans un vrai blockbuster de type super-héroïque. Mais rien de très convaincant ne s'est présenté jusque-là, même si elle a reçu son lot de propositions du genre dans la foulée du succès d'An Education. Son rôle de détective dans la mini-série Collateral récemment diffusée par Netflix à l'international pourrait lui ouvrir de nouvelles portes, même si ses priorités restent inchangées: "Le plus important pour moi réside dans le fait de jouer le mieux possible des femmes en trois dimensions, et pas ces espèces d'idées de femmes conformes à des attentes sociétales très étriquées comme le cinéma en a trop longtemps véhiculées." Dont acte.