Au même titre que Metropolis, de Fritz Lang, 2001: A Space Odyssey, de Stanley Kubrick, ou encore Star Wars, de George Lucas, Blade Runner compte parmi les films ayant (re)modelé le paysage de la science-fiction, générant à ce titre une descendance nombreuse, tout en semblant défier le temps. Trente-cinq ans après sa sortie, le classique de Ridley Scott a préservé son caractère visionnaire en effet, tant par son impact esthétique que par les questionnements philosophiques et existentiels qu'il soulevait. Soit la matière dont l'on fait les chefs-d'oeuvre, à tel point d'ailleurs que l'on pouvait légitimement s'interroger sur l'opportunité de lui apporter une suite, ce Blade Runner 2049 sur nos écrans depuis mercredi. Un film-événement que ses concepteurs ont eu l'excellente idée de confier à Denis Villeneuve, manière de limiter les risques, le réalisateur de Arrival étant sans doute l'un des rares, aux côtés d'un Christopher Nolan par exemple, à pouvoir mener semblable entreprise à bien.
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Au même titre que Metropolis, de Fritz Lang, 2001: A Space Odyssey, de Stanley Kubrick, ou encore Star Wars, de George Lucas, Blade Runner compte parmi les films ayant (re)modelé le paysage de la science-fiction, générant à ce titre une descendance nombreuse, tout en semblant défier le temps. Trente-cinq ans après sa sortie, le classique de Ridley Scott a préservé son caractère visionnaire en effet, tant par son impact esthétique que par les questionnements philosophiques et existentiels qu'il soulevait. Soit la matière dont l'on fait les chefs-d'oeuvre, à tel point d'ailleurs que l'on pouvait légitimement s'interroger sur l'opportunité de lui apporter une suite, ce Blade Runner 2049 sur nos écrans depuis mercredi. Un film-événement que ses concepteurs ont eu l'excellente idée de confier à Denis Villeneuve, manière de limiter les risques, le réalisateur de Arrival étant sans doute l'un des rares, aux côtés d'un Christopher Nolan par exemple, à pouvoir mener semblable entreprise à bien. L'histoire de Blade Runner est tumultueuse, et pas seulement parce qu'il a fallu attendre 25 ans et plusieurs versions (faisant au passage l'économie de la voix off omniprésente et d'un happy end) pour en découvrir le "director's cut" ultime, avalisé par Ridley Scott. Adapté du roman Les androïdes rêvent-ils de moutons électriques ?, écrit par Philip K. Dick en 1966 (mais empruntant son titre définitif à un court roman de William Burroughs, d'ailleurs crédité au générique, Blade Runner: a Movie, lui-même inspiré d'Alan E. Nourse), le projet germe au tournant des années 80, alors que le cinéma de science-fiction est boosté par les succès de Star Wars et Alien. Directement pressenti, Scott, le réalisateur de ce dernier, se fait quelque peu prier -on évoqua un temps le nom du vétéran hollywoodien Robert Mulligan- avant de renoncer à Dune (que tournera David Lynch) et de finalement accepter, moyennant d'innombrables réécritures du scénario. La mouture définitive doit assurément beaucoup au film noir -le coscénariste Hampton Fancher avait d'ailleurs écrit le script initial en pensant à Robert Mitchum-, redéployé dans un environnement urbain futuriste et destroy. Soit Los Angeles à l'horizon... 2019, alors que la colonisation de l'espace a débuté et que la Tyrell Corporation a produit des esclaves androïdes surpassant leurs concepteurs en capacités, robots humanoïdes dénommés réplicants et déclarés hors-la-loi après une mutinerie sur un vaisseau spatial. Une poignée d'entre eux ayant réussi à s'échapper et à s'infiltrer sur Terre, Rick Deckard, un blade runner, enquêteur au profil incertain, est recruté afin de les éliminer -la terminologie officielle parlant pudiquement de retraite... Relativement classique dans ses attendus, l'intrigue semble évoluer en suspension, nappée de la musique de Vangelis dans une L.A. transformée en chaos urbain battu par la pluie et baignant dans une nuit permanente. Si le film s'arrime à un "privé" évoquant furieusement un Philip Marlowe du XXIe siècle dont Harrison Ford ne se prive pas de fissurer la personnalité, Ridley Scott s'est aussi fait le disciple de Hitchcock qui affirmait : "The more successful the villain, the more successful the picture". Et Roy Batty, le leader des réplicants, se pose assurément là, à qui Rutger Hauer, dans le rôle de sa carrière, confère une aura menaçante en même temps qu'ambivalente, Blade Runner multipliant ainsi les zones d'ombre -jusqu'à l'identité de Rick Deckard, humain ou réplicant, qui n'a cessé de diviser Scott et Ford... Mais si la postérité a consacré Blade Runner chef-d'oeuvre -une notoriété acquise sur la durée, et contrastant avec la tiédeur de l'accueil initial, lors de sa sortie en 1982-, il ne le doit pas qu'à l'habileté de son scénario, ni même à la maestria d'un Ridley Scott rarement aussi inspiré. S'aventurant en terrain philosophique fécond, et questionnant la notion même d'humanité parmi d'autres, le film a aussi imposé une esthétique propre qui a depuis largement fait école. Outre le génie visionnaire de Scott, on y verra la griffe de Syd Mead, designer industriel engagé au titre de "futuriste visuel" et dont le champ d'action s'est rapidement étendu à tout l'environnement du film, mais aussi celle de Douglas Drumbull, responsable des effets visuels, un artiste dont le nom est associé à 2001, Rencontres du troisième type de Steven Spielberg ou, plus récemment, The Tree of Life de Terrence Malick. Partant, l'impact de Blade Runner s'est fait ressentir à plusieurs niveaux et son héritage vaut aussi bien pour une large partie des productions traitant d'intelligence artificielle et de clonage, de Gattaca d'Andrew Niccol, à Ex Machina d'Alex Garland, en passant par Never Let Me Go de Mark Romanek, que pour ceux en ayant intégré la palette graphique. La liste en est pratiquement infinie, tant le film et son univers dystopique ont redéfini la grammaire du genre, imprégnant le cinéma de science-fiction en profondeur et jusqu'à la pop culture dans son ensemble. De Strange Days, le film post-apocalyptique de Kathryn Bigelow situé à Los Angeles à la veille de l'an 2000, à Dark City, d'Alex Proyas, dont les décors évoquaient furieusement ceux de Blade Runner, on ne compte plus les films s'en étant plus ou moins ouvertement inspirés, en termes d'intrigue, d'atmosphère ou d'architecture. L'influence du film se manifeste encore chez Terry Gilliam (Brazil) ou Lars Von Trier (The Element of Crime), sans même parler de Luc Besson, dont Le Cinquième Élément multiplie les références à l'oeuvre de Ridley Scott, des voitures volantes à son design tout en verticalité, des frères Wachowsky, dont The Matrix mixe son apport à celui des anime japonais, et même de Christopher Nolan, qui avait montré le film à son équipe à la veille de tourner Batman Begins, précisant: "Voilà comment nous allons faire notre Batman", sa Gotham City se drapant des mêmes sombres habits que la L.A. de Scott. Et l'on pourrait ainsi multiplier les exemples à l'envi, de la série B Soldier de Paul W.S. Anderson à l'anime cyberpunk Ghost in the Shell, de Mamoru Oshii. Enfin, on ne mentionnera que pour la forme le fait que Blade Runner ait ouvert la lignée féconde des adaptations de Philip K. Dick au cinéma, Ridley Scott pavant la voie pour Paul Verhoeven (Total Recall), Steven Spielberg (Minority Report), John Woo (Paycheck) ou autre Richard Linklater (A Scanner Darkly)... L'original apparaissant comme un vivier inépuisable, il semblait logique que le cinéma s'y replonge un jour. Si Scott a laissé à Denis Villeneuve le soin de réaliser Blade Runner 2049, il a néanmoins été associé de fort près à la production, gage supplémentaire de respect du film matriciel. Le réalisateur québécois, qui en avait délaissé le tournage pour quelques heures, le temps de s'acquitter de la promotion vénitienne de Arrival, nous confiait à l'automne dernier: "Le film constitue un défi considérable, parce que je compose au quotidien avec l'univers de quelqu'un d'autre. À chaque décision, j'ai l'impression de sentir la présence de Ridley Scott dans mon dos, bien qu'il m'ait laissé une liberté totale et qu'il se montre fort généreux. Quand j'ai des questions, je lui écris ou on se parle, tout simplement, et sinon, il me laisse faire. Mais le film que nous tournons doit être fidèle à l'original. C'est une suite, nous devons adhérer à ce qui a été fait précédemment et le respecter. Et en même temps, je ne suis pas du tout Ridley Scott: c'est un maître et j'ai ma propre sensibilité. Ce que je vois actuellement devant ma caméra ressemble à un animal étrange..." Un réplicant, peut-être?