Blade Runner: un film culte et ses répliques

Blade Runner de Ridley Scott, 1982 © dr
Jean-François Pluijgers
Jean-François Pluijgers Journaliste cinéma

Trente-cinq ans après le film original de Ridley Scott, Harrison Ford reprend du service aux côtés de Ryan Gosling dans Blade Runner 2049, suite que l’on n’attendait plus, confiée au cinéaste canadien Denis Villeneuve. Flash-back et enjeux…

Au même titre que Metropolis, de Fritz Lang, 2001: A Space Odyssey, de Stanley Kubrick, ou encore Star Wars, de George Lucas, Blade Runner compte parmi les films ayant (re)modelé le paysage de la science-fiction, générant à ce titre une descendance nombreuse, tout en semblant défier le temps. Trente-cinq ans après sa sortie, le classique de Ridley Scott a préservé son caractère visionnaire en effet, tant par son impact esthétique que par les questionnements philosophiques et existentiels qu’il soulevait. Soit la matière dont l’on fait les chefs-d’oeuvre, à tel point d’ailleurs que l’on pouvait légitimement s’interroger sur l’opportunité de lui apporter une suite, ce Blade Runner 2049 sur nos écrans depuis mercredi. Un film-événement que ses concepteurs ont eu l’excellente idée de confier à Denis Villeneuve, manière de limiter les risques, le réalisateur de Arrival étant sans doute l’un des rares, aux côtés d’un Christopher Nolan par exemple, à pouvoir mener semblable entreprise à bien.

Un film noir futuriste

L’histoire de Blade Runner est tumultueuse, et pas seulement parce qu’il a fallu attendre 25 ans et plusieurs versions (faisant au passage l’économie de la voix off omniprésente et d’un happy end) pour en découvrir le « director’s cut » ultime, avalisé par Ridley Scott. Adapté du roman Les androïdes rêvent-ils de moutons électriques ?, écrit par Philip K. Dick en 1966 (mais empruntant son titre définitif à un court roman de William Burroughs, d’ailleurs crédité au générique, Blade Runner: a Movie, lui-même inspiré d’Alan E. Nourse), le projet germe au tournant des années 80, alors que le cinéma de science-fiction est boosté par les succès de Star Wars et Alien. Directement pressenti, Scott, le réalisateur de ce dernier, se fait quelque peu prier -on évoqua un temps le nom du vétéran hollywoodien Robert Mulligan- avant de renoncer à Dune (que tournera David Lynch) et de finalement accepter, moyennant d’innombrables réécritures du scénario.

La mouture définitive doit assurément beaucoup au film noir -le coscénariste Hampton Fancher avait d’ailleurs écrit le script initial en pensant à Robert Mitchum-, redéployé dans un environnement urbain futuriste et destroy. Soit Los Angeles à l’horizon… 2019, alors que la colonisation de l’espace a débuté et que la Tyrell Corporation a produit des esclaves androïdes surpassant leurs concepteurs en capacités, robots humanoïdes dénommés réplicants et déclarés hors-la-loi après une mutinerie sur un vaisseau spatial. Une poignée d’entre eux ayant réussi à s’échapper et à s’infiltrer sur Terre, Rick Deckard, un blade runner, enquêteur au profil incertain, est recruté afin de les éliminer -la terminologie officielle parlant pudiquement de retraite… Relativement classique dans ses attendus, l’intrigue semble évoluer en suspension, nappée de la musique de Vangelis dans une L.A. transformée en chaos urbain battu par la pluie et baignant dans une nuit permanente. Si le film s’arrime à un « privé » évoquant furieusement un Philip Marlowe du XXIe siècle dont Harrison Ford ne se prive pas de fissurer la personnalité, Ridley Scott s’est aussi fait le disciple de Hitchcock qui affirmait : « The more successful the villain, the more successful the picture ». Et Roy Batty, le leader des réplicants, se pose assurément là, à qui Rutger Hauer, dans le rôle de sa carrière, confère une aura menaçante en même temps qu’ambivalente, Blade Runner multipliant ainsi les zones d’ombre -jusqu’à l’identité de Rick Deckard, humain ou réplicant, qui n’a cessé de diviser Scott et Ford…

Mais si la postérité a consacré Blade Runner chef-d’oeuvre -une notoriété acquise sur la durée, et contrastant avec la tiédeur de l’accueil initial, lors de sa sortie en 1982-, il ne le doit pas qu’à l’habileté de son scénario, ni même à la maestria d’un Ridley Scott rarement aussi inspiré. S’aventurant en terrain philosophique fécond, et questionnant la notion même d’humanité parmi d’autres, le film a aussi imposé une esthétique propre qui a depuis largement fait école. Outre le génie visionnaire de Scott, on y verra la griffe de Syd Mead, designer industriel engagé au titre de « futuriste visuel » et dont le champ d’action s’est rapidement étendu à tout l’environnement du film, mais aussi celle de Douglas Drumbull, responsable des effets visuels, un artiste dont le nom est associé à 2001, Rencontres du troisième type de Steven Spielberg ou, plus récemment, The Tree of Life de Terrence Malick. Partant, l’impact de Blade Runner s’est fait ressentir à plusieurs niveaux et son héritage vaut aussi bien pour une large partie des productions traitant d’intelligence artificielle et de clonage, de Gattaca d’Andrew Niccol, à Ex Machina d’Alex Garland, en passant par Never Let Me Go de Mark Romanek, que pour ceux en ayant intégré la palette graphique.

Un héritage multiple

La liste en est pratiquement infinie, tant le film et son univers dystopique ont redéfini la grammaire du genre, imprégnant le cinéma de science-fiction en profondeur et jusqu’à la pop culture dans son ensemble. De Strange Days, le film post-apocalyptique de Kathryn Bigelow situé à Los Angeles à la veille de l’an 2000, à Dark City, d’Alex Proyas, dont les décors évoquaient furieusement ceux de Blade Runner, on ne compte plus les films s’en étant plus ou moins ouvertement inspirés, en termes d’intrigue, d’atmosphère ou d’architecture. L’influence du film se manifeste encore chez Terry Gilliam (Brazil) ou Lars Von Trier (The Element of Crime), sans même parler de Luc Besson, dont Le Cinquième Élément multiplie les références à l’oeuvre de Ridley Scott, des voitures volantes à son design tout en verticalité, des frères Wachowsky, dont The Matrix mixe son apport à celui des anime japonais, et même de Christopher Nolan, qui avait montré le film à son équipe à la veille de tourner Batman Begins, précisant: « Voilà comment nous allons faire notre Batman », sa Gotham City se drapant des mêmes sombres habits que la L.A. de Scott. Et l’on pourrait ainsi multiplier les exemples à l’envi, de la série B Soldier de Paul W.S. Anderson à l’anime cyberpunk Ghost in the Shell, de Mamoru Oshii. Enfin, on ne mentionnera que pour la forme le fait que Blade Runner ait ouvert la lignée féconde des adaptations de Philip K. Dick au cinéma, Ridley Scott pavant la voie pour Paul Verhoeven (Total Recall), Steven Spielberg (Minority Report), John Woo (Paycheck) ou autre Richard Linklater (A Scanner Darkly)…

L’original apparaissant comme un vivier inépuisable, il semblait logique que le cinéma s’y replonge un jour. Si Scott a laissé à Denis Villeneuve le soin de réaliser Blade Runner 2049, il a néanmoins été associé de fort près à la production, gage supplémentaire de respect du film matriciel. Le réalisateur québécois, qui en avait délaissé le tournage pour quelques heures, le temps de s’acquitter de la promotion vénitienne de Arrival, nous confiait à l’automne dernier: « Le film constitue un défi considérable, parce que je compose au quotidien avec l’univers de quelqu’un d’autre. À chaque décision, j’ai l’impression de sentir la présence de Ridley Scott dans mon dos, bien qu’il m’ait laissé une liberté totale et qu’il se montre fort généreux. Quand j’ai des questions, je lui écris ou on se parle, tout simplement, et sinon, il me laisse faire. Mais le film que nous tournons doit être fidèle à l’original. C’est une suite, nous devons adhérer à ce qui a été fait précédemment et le respecter. Et en même temps, je ne suis pas du tout Ridley Scott: c’est un maître et j’ai ma propre sensibilité. Ce que je vois actuellement devant ma caméra ressemble à un animal étrange… » Un réplicant, peut-être?

Sylvia Hoeks, sur les pas de Rutger Hauer

Avec Blade Runner 2049, Sylvia Hoeks, actrice hollandaise ne faisant pas ses 34 printemps, trouve le rôle qui devrait booster sa carrière internationale. Car si sa notoriété n’avait guère franchi les frontières à ce jour, en dépit d’une filmographie affichant une trentaine de titres au rang desquels The Best Offer, de Giuseppe Tornatore, aux Pays-Bas, c’est une autre affaire, comme on ne tarde pas à le comprendre en ralliant l’hôtel amstellodamois où doit se dérouler l’entretien. Pour se faire aussitôt signifier que l’agenda de la jeune femme étant surchargé, la presse écrite n’aura droit en tout et pour tout qu’à une vingtaine de minutes en sa compagnie, à raison d’une question par journaliste. « C’est la Matthias Schoenaerts hollandaise », nous confie une consoeur du cru en guise d’explication. Voire…

Blade Runner: un film culte et ses répliques
© dr

Cela posé, Miss Hoeks se prête à l’exercice avec une bonne grâce évidente. Si les extraits du film que l’on a pu visionner avant de la rencontrer suggèrent que Luv, son personnage, soit une version actualisée de Rachel, la réplicante à qui Sean Young prêtait ses traits dans l’original -intuition dont on apprendra qu’elle n’est habilitée ni à l’infirmer ni à l’approuver-, on a la surprise de la découvrir blonde et, partant, méconnaissable.

Constat qui lui inspire une anecdote savoureuse: « C’est drôle, personne ne semble me reconnaître. J’ai fait la promo du film au ComiCon, et Hampton Fancher, le scénariste du premier Blade Runner qui a aussi initié le second avec Ridley Scott, était de la partie. Nous étions assis côte à côte dans le bus qui nous emmenait d’un endroit à l’autre, lorsqu’il m’a demandé: « So, what do you do? » Et moi de lui répondre: « You mean besides acting? » avant de lui parler de mes hobbies. Ce n’est qu’une heure plus tard, lorsque nous étions ensemble à un photo shoot que son franc est tombé et qu’il s’est rendu compte que c’était moi. Ce n’est pas pour rien que cela s’appelle jouer un rôle. J’aime particulièrement cette transformation en une autre personne. »

Quitte, comme dans le cas présent, à suivre un entraînement drastique à raison de six heures par jour, douleur et discipline lui ayant permis, explique-t-elle, de « rencontrer son personnage. »

Quelque chose de surnaturel

En guise de première audition pour obtenir le rôle de Luv, Sylvia Hoeks s’est fendue d’une vidéo où elle interprétait une scène de Roy Batty, le réplicant joué par son compatriote Rutger Hauer dans le film de 1982. Les Hollandais rêvent-ils d’androïdes? « Nous en avons en tout cas beaucoup ri, Denis Villeneuve et moi. Les Néerlandais ont peut-être ce petit quelque chose de surnaturel, je ne sais pas… » L’actrice n’était pas au bout de ses peines, la décision finale ne tombant que bien plus tard, et sans qu’elle sache précisément pourquoi elle avait été choisie. « Au bout de quelques mois, ne voyant rien venir, je leur ai fait savoir que j’aimerais m’engager pour un autre rôle, mais ils m’en ont dissuadée… » La patience est parfois bonne conseillère, en effet. De Blade Runner 2049, elle ne peut parler qu’à demi-mot, tenue qu’elle est au secret jusqu’à sa sortie: « Ils ont eu 30 ans pour y réfléchir, et c’est un grand film qui ouvre de nouvelles perspectives sur le futur. » De même ne tarit-elle pas d’éloge sur Denis Villeneuve: « Il a un talent très particulier. Ce qui me parle chez lui, comme à beaucoup d’autres, c’est qu’il arrive parfaitement à extérioriser son univers intérieur, à le communiquer à l’équipe et aux acteurs, tout en traitant tout le monde avec respect. Il crée un environnement très sain et très sûr pour travailler. » Quant à l’impact prévisible du film sur sa carrière ? « Des choses se passent, je suis en train de regarder dans quoi j’aimerais me lancer. Je suis constamment à la recherche de nouvelles expériences et c’est pourquoi je voulais travailler à l’étranger. Cela s’est passé naturellement et graduellement. » Tempo appelé, vraisemblablement, à s’accélérer…

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