Ce mail de l'attachée de presse de Binti, d'abord: "Pour info, cette rencontre sera une exclu. C'est la seule interview presse écrite qu'il veut bien faire pour ce film." Petit rappel des faits: il y a pile un an, au printemps, l'ex-Starflam sortait 137 Avenue Kaniama (relire notre interview), son troisième véritable album solo, peut-être son dernier selon ses dires: un fascinant disque mille-feuilles, rabelaisien, débordant d'histoires et d'idées, au confluent du rap, de la rumba et de la soul, où il mélangeait comme jamais, ni personne, destin intime et secousses globales. Nul n'est prophète en son pays? Cet adage, Baloji, 40 ans, aujourd'hui basé à Gand, ne le connaît que trop bien. Quand l'Angleterre s'emballe, que les portes les plus cadenassées du sérail musical devraient s'ouvrir largement devant lui, la Belgique ne réserve à nouveau qu'un petit succès d'estime à l'enfant Balo, surdoué au cerveau en constante ébullition impossible à labelliser ou à faire rentrer dans une case. Pire: la promo au plat pays le déçoit, au point de s'apparenter à un véritable chemin de croix. Attablé dans un café etterbeekois pour une 1h30 (!) de conversation ouverte et passionnée, Baloji, toujours amer, se souvient: "D'abord, je donne une interview à un journaliste musical bien connu du quotidien Le Soir et je réalise tout de suite qu'il n'a même pas pris la peine d'écouter le disque. Hyper enthousiaste, je lui montre le clip de Peau de chagrin - Bleu de nuit (morceau-monstre de neuf minutes et climax extatique de l'album, NDLR) et il me demande, très décomplexé: "Est-ce que cette chanson est sur le disque?" Là je le regarde, et je pense: "Mais c'est une blague ou quoi?!? T'as pas fait ton boulot et tu viens me voir?" J'étais halluciné. Il faut quand même un minimum de correction. Il ne posait que des questions complètement bidons genre: "Comment ça va? Tu te souviens de la dernière fois où on s'est croisés? L'hôtel était bien, hein? Et ta vie à Gand?" J'étais hors de moi."
...

Ce mail de l'attachée de presse de Binti, d'abord: "Pour info, cette rencontre sera une exclu. C'est la seule interview presse écrite qu'il veut bien faire pour ce film." Petit rappel des faits: il y a pile un an, au printemps, l'ex-Starflam sortait 137 Avenue Kaniama (relire notre interview), son troisième véritable album solo, peut-être son dernier selon ses dires: un fascinant disque mille-feuilles, rabelaisien, débordant d'histoires et d'idées, au confluent du rap, de la rumba et de la soul, où il mélangeait comme jamais, ni personne, destin intime et secousses globales. Nul n'est prophète en son pays? Cet adage, Baloji, 40 ans, aujourd'hui basé à Gand, ne le connaît que trop bien. Quand l'Angleterre s'emballe, que les portes les plus cadenassées du sérail musical devraient s'ouvrir largement devant lui, la Belgique ne réserve à nouveau qu'un petit succès d'estime à l'enfant Balo, surdoué au cerveau en constante ébullition impossible à labelliser ou à faire rentrer dans une case. Pire: la promo au plat pays le déçoit, au point de s'apparenter à un véritable chemin de croix. Attablé dans un café etterbeekois pour une 1h30 (!) de conversation ouverte et passionnée, Baloji, toujours amer, se souvient: "D'abord, je donne une interview à un journaliste musical bien connu du quotidien Le Soir et je réalise tout de suite qu'il n'a même pas pris la peine d'écouter le disque. Hyper enthousiaste, je lui montre le clip de Peau de chagrin - Bleu de nuit (morceau-monstre de neuf minutes et climax extatique de l'album, NDLR) et il me demande, très décomplexé: "Est-ce que cette chanson est sur le disque?" Là je le regarde, et je pense: "Mais c'est une blague ou quoi?!? T'as pas fait ton boulot et tu viens me voir?" J'étais halluciné. Il faut quand même un minimum de correction. Il ne posait que des questions complètement bidons genre: "Comment ça va? Tu te souviens de la dernière fois où on s'est croisés? L'hôtel était bien, hein? Et ta vie à Gand?" J'étais hors de moi." Dans la foulée, il rencontre un journaliste du Standaard, et à nouveau, très rapidement, les choses dérapent. "Alors, lui, il voulait impérativement que je parle de Damso et de l'Union Belge de Football. J'ai refusé. Parce qu'on m'a demandé de le remplacer pour l'hymne des Diables au Mondial et que j'ai dit non. Et à partir du moment où je dis non, c'est non. Il ne faut pas me demander après de venir nourrir la bête dans la gazette. Qu'un journaliste qui est censé relever d'une presse de qualité ne comprenne pas qu'un artiste ne veuille pas s'exprimer sur une affaire comme celle-là et insiste lourdement, ça me pose un gros problème. Ces deux interviews-là ajoutées à tout ce petit jeu de connivences de ces gens qui ont un peu de pouvoir et décident de qui peut rencontrer qui ou pas, ça m'a fait réfléchir. Je me suis dit que je n'avais pas besoin de ces interviews et que je préférais tout simplement arrêter d'en donner. Basta. Je sais que pour Binti la production est furieuse sur moi, justement, parce que là c'était parfait pour la promo, un film père et fille... On aurait pu jouer un côté Disney ou je ne sais pas quoi. Mais donc, non. C'est peut-être ça qui me fait passer pour un mec difficile. J'aurais pu gagner beaucoup d'argent en remplaçant Damso, gagner en notoriété en posant avec ma fille et en faisant les dix interviews et sessions photo qu'on m'a proposées. Quelque part, je manque toujours les opportunités d'être une star (sourire). Mais c'est un choix en soi." Ce qui nous amène à Binti, donc, et son premier "grand" rôle au cinéma, après plusieurs apparitions de-ci de-là. Soit, tournée dans la campagne anversoise, l'histoire d'une jeune fille de douze ans d'origine congolaise qui rêve de devenir vloggeuse mais est menacée d'expulsion avec son père poète. Pour un modeste petit film familial bourré de maladresses mais sauvé par son énergie pop et ses belles valeurs humanistes. Dans le rôle du paternel, Baloji a mis beaucoup de lui, même si, comme souvent avec le garçon, il semble aussi y avoir été un peu à reculons. "Je connaissais très bien Frederike Migom, la réalisatrice, mais je ne comptais pas jouer dans le film à la base. Et puis j'ai passé un casting et ils ont trouvé que j'avais l'air beaucoup trop jeune et efféminé. Pas du tout crédible, quoi (sourire). Petit à petit, j'ai tout de même commencé à réfléchir au personnage. Il y avait quelque chose qui me parlait, forcément, puisque j'ai moi-même été sans-papiers pendant deux ans, quand j'avais entre 18 et 20 ans. Ça a été des années hyper dures, où je me suis retrouvé en centre fermé et j'ai pu être sauvé vraiment au tout dernier moment. Et ça, ça a été un tournant dans ma vie. Du coup, je l'ai appréhendé comme moi je l'ai vécu. C'est-à-dire dans ce besoin permanent d'être quasi transparent. De ne pas faire de vagues. D'essayer de s'effacer. À l'origine, Frederike avait écrit un personnage plus exubérant, mais quand tu vis avec cette espèce de guillotine permanente, tu ne peux pas être léger comme ça." Peu à peu, Baloji se prend tellement au jeu qu'il finit par imposer sa propre fille, Bebel Tshiani Baloji, dans le rôle-titre du film. "Frederike galérait un peu pour son personnage, alors je lui ai envoyé une vidéo en lui disant: "Regarde un peu ma fille, c'est une comédienne née." À la maison, on n'arrête pas de jouer, de se faire des blagues. Et je trouve qu'elle est juste, qu'elle a un truc. Elle a fini par convaincre tout le monde par son énergie. C'est fou parce qu'elle avait seulement neuf ans au moment du tournage. Moi j'ai adoré jouer avec des enfants, c'est vraiment l'essence du cinéma: faire semblant tout en y croyant vraiment. Et puis d'un autre côté, il commençait à y avoir tellement de moi dans ce film que ça en devenait limite inquiétant (sourire) . Mon personnage s'inspirait de moi, mon chef opérateur était à l'image, ma fille jouait dedans... À un moment, j'ai eu besoin de prendre un peu mes distances. Ils m'avaient demandé de faire la musique aussi, mais là j'ai dit non, c'était assez." Finalement, c'est Le Motel, beatmaker en vogue qui avait déjà collaboré à la bande-son du belge et familial Rosie & Moussa, qui s'y est collé. "Il a bien fait ça", se contente d'évaluer Baloji. Lui qui a été l'un des grands fers de lance du hip-hop en Belgique avec Starflam à une époque où celui-ci était encore cantonné à une musique de niche n'a semble-t-il pas grand-chose à dire sur l'essor assez fulgurant qu'a connu la scène électro-rap belge ces derniers mois. "Je crois que les mecs de Back in the Dayz font un bon business, ils ont le sens des affaires. Il y a des artistes talentueux. Damso est vraiment brillant, par exemple, c'est quelque chose de complètement indéniable." Quant à savoir ce qu'il a pensé de l'expo YO, à Bozar, centrée sur la culture hip-hop à Bruxelles... "Je n'y suis pas allé. Je ne voulais en aucun cas y être associé. Et tant pis si, encore une fois, ça donne de moi l'image d'un mec difficile, qui n'a pas envie (sourire)." Là-dessus, Baloji enfonce le clou: "Avec ma fille, on fait beaucoup les cons au quotidien. Genre on est dans la voiture et on commence à chanter et à bouger (il montre une vidéo sur son téléphone). J'ai posté ça sur Instagram et j'ai été contacté par une grosse marque de bagnole qui m'a proposé de recevoir gratuitement une voiture pendant quatre ans si je postais la vidéo avec un hashtag renvoyant à la marque et sa campagne de pub. J'ai dit non, et ma fille était effondrée. Elle m'a pris pour un taré (sourire). Mais moi je n'ai pas envie qu'on brade le fun qu'on a naturellement dans notre intimité." Sur quoi, il s'empresse d'ajouter: "Mais j'accepte certaines choses aussi, hein, attention. Par le passé, j'ai participé à une pub pour Coca, par exemple, mais sur laquelle j'avais une liberté totale. Je l'ai vu comme une sorte de laboratoire d'expérimentation. Et là, je viens de faire une campagne avec Levi's. Comme modèle. Donc je ne suis pas non plus dans un trip "vade retro satana". Je collabore. Je vis avec mon époque. Il y a deux ou trois ans, j'ai créé des cocktails et fait la déco d'un club éphémère, avec un bar suspendu, pour le gin Hendrick's. Je trouve ça intéressant ce genre de plan. Ça me permet d'essayer des choses en termes de direction artistique, et après d'être plus exigeant sur mes propres projets, de les mener à terme de la manière que je veux." Ses projets du moment tournent beaucoup autour du cinéma et de la réalisation. "Tu as vu mon nouveau clip, Zombies? C'est une narration très cinématographique. Je l'ai fait avec le chef op avec lequel j'adore travailler, Nicolas Karakatsanis, qui est photographe par ailleurs. C'est un peu le tonton que je vais voir pour me ressourcer quand je suis perdu créativement (sourire). Jamais je n'aurais pensé à faire des clips moi-même, et encore moins des films, si je n'avais pas bossé avec lui. Je lui dois tout." Il y a deux ans, Baloji fait ainsi l'assistant de Karakatsanis sur Le Fidèle de Michaël Roskam avant de réaliser lui-même dans la foulée un premier court de fiction, le satirique Kaniama Show, primé à Namur. Ce qui ne l'empêche pas de ramer pour la suite... Son scénario de long métrage, autour d'une histoire de sorcellerie à Lubumbashi, où il est né, a déjà été refusé deux fois par les commissions d'aides aux films. "C'est juste hyper fatigant et hyper frustrant. Parce que le problème ce n'est pas le scénario mais c'est moi. C'est-à-dire que je suis à l'intersection de beaucoup de stigmates: Africain, rappeur, qui ne vient pas du cinéma... Les gens pensent que je ne suis pas capable de mener à bien un projet comme celui-là. Alors, en réaction, je viens tout juste d'écrire un autre scénario, pour un moyen métrage, dans l'esprit je vous emmerde, je vais le filmer en quinze jours dans mon coin, à l'arrache, avec un budget d'un million d'euros maximum, et je vais le sortir en 2020 avec un disque qui sera une espèce de BO du film. C'est l'idée de mettre la psychologie des personnages en musique. Ça permettrait de créer de façon différente cette fameuse voix off qui pose trop souvent problème dans le cinéma. Parce qu'elle empiète sur la dynamique narrative, comme si elle venait témoigner du film en son sein même. La musique et la voix off ont trop souvent tendance à remplir tous les trous. Elles te dictent l'émotion que tu dois ressentir. C'est insupportable, redondant, et très abrutissant." Son amour du cinéma date de l'époque Starflam où il vivait à Liège, au-dessus du magasin Caroline Music, qui faisait aussi vidéoclub. "Je me souviens de la découverte du Gerry de Gus Van Sant. Comment filmer l'ennui au cinéma? C'est le genre de débat interminable qu'on pouvait avoir chez Caroline. Aujourd'hui, je vais au cinéma une fois par semaine. Pour moi, c'est presque une religion. Ça me permet aussi d'être déconnecté de mon téléphone pendant deux heures, d'être dans une bulle. Récemment, j'ai adoré Border et Cold War, notamment. Mais je me suis beaucoup intéressé au cinéma d'Alain Resnais, également, parce que je me dirige vers quelque chose de très stylisé. Resnais, a priori, ce n'était absolument pas mon truc, mais cette façon qu'il a de partir sur des choses hyper allégoriques, de jouer avec les notions de réel et du ressenti... L'Année dernière à Marienbad m'a sidéré! Dans un tout autre genre, Toni Erdmann de Maren Ade m'a beaucoup marqué, avec ce père qui veut absolument ramener sa fille dans sa fantaisie. Je n'arrête pas de dire à ma fille que notre relation va évoluer de la même façon. Parce que moi je suis juste un gamin, je refuse de grandir, donc à tous les coups, plus tard, je lui ferai des plans comme ça à ma fille (rires)."