Quand on lui dit qu'ouvrir son nouvel album avec un morceau dansant intitulé Glossine, terme scientifique désignant la mouche tsé-tsé, serait une manière de souligner à quel point le citoyen lambda peut être endormi, socialement parlant, Baloji acquiesce. " Écoute, lâche-t-il avec un sourire , c'est ma première journée d'interview, et pour être honnête, je suis un peu nerveux parce que je ne sais pas du tout ce que les gens ont pensé de mon disque. Mais c'est exactement ça, ce dont je parle là-dedans, c'est ce côté... éteint."
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Quand on lui dit qu'ouvrir son nouvel album avec un morceau dansant intitulé Glossine, terme scientifique désignant la mouche tsé-tsé, serait une manière de souligner à quel point le citoyen lambda peut être endormi, socialement parlant, Baloji acquiesce. " Écoute, lâche-t-il avec un sourire , c'est ma première journée d'interview, et pour être honnête, je suis un peu nerveux parce que je ne sais pas du tout ce que les gens ont pensé de mon disque. Mais c'est exactement ça, ce dont je parle là-dedans, c'est ce côté... éteint." Une chose ne se discute pas: "le nouveau Balo", 137 avenue Kaniama, -l'adresse de sa mère à Lubumbashi- est tout sauf éteint. Et il est généreux: 78 minutes, ce n'est pas tous les jours. " Ah oui? Il y a des tas de disques qui sont hyper longs, surtout maintenant. Le dernier Drake, Arcade Fire, c'est long aussi. Nick Cave..." Admettons. " En fait, s'il est long, c'est parce qu'il y a plein de sous-chansons. Des titres à tiroirs." Eh oui, il s'est fait plaisir, et l'assume totalement. " C'est un peu jouissif, même récréatif. Je me suis beaucoup amusé en le faisant." Comme si ça devait être le dernier, ainsi qu'on a cru le comprendre sur sa page Facebook? " C'est peut-être ça, ce sentiment de "dernier album". Travailler dessus comme si c'était ton dernier te donne une liberté totale. Ça te sort de ces trucs où tu dois plaire, répondre à des codes, des modes. J'ai eu la chance d'être sur un label où... on ne parle pas français, sûrement, mais qui m'a laissé carte blanche." Il insiste: " J'ai eu une liberté totale!" Entre récréation et réaction, il n'y a que quelques lettres, et on se dit que, peut-être, cette envie de s'amuser a été provoquée par une contrainte dont il avait envie de se soulager. Mais non... " Ce disque est vraiment une espèce de terrain de jeu. Je ne dirais pas que j'ai changé en tant qu'artiste, mais ma façon de travailler a changé, et c'est lié à une succession de rencontres survenues quand je bossais sur un projet de court métrage pour accompagner l'album. Un producteur m'a dit qu'il fallait en faire un long. Sauf que c'est un autre métier d'écrire un scénario, et contrairement à ce que l'album pourrait laisser penser, je ne suis pas du tout un littéraire, je ne lis pas assez de livres... Donc j'ai dû m'entourer de co-auteurs avec lesquels j'ai appris les fondements de la construction narrative: comment élaborer une histoire, faire que ça se tienne, avoir une vision d'ensemble... Et du coup, ça t'amène à considérer ton disque comme une entité plus que comme une succession de morceaux." Résultat: les titres sont arrivés en premier, puis les thèmes, puis les musiques... " Après, j'ai commencé à écrire et c'est venu tout seul. C'était hyper agréable. Je me suis juste fait plaisir." Baloji n'est peut-être pas un littéraire, mais son seul métier, comme il dit, son seul vrai métier, c'est faire de la poésie. " C'est par ça que j'ai commencé. Avant même de faire du rap avec Starflam, j'écrivais juste des poèmes. C'est après qu'on m'a dit que ça pouvait être du rap, je m'y suis essayé, c'était cool." Et cool, ça l'a été, d'abord avec Starflam -premier album il y a 20 ans, quelques belles lignes dans l'Histoire du hip-hop en Belgique-, puis en solo, avec Hotel Impala en 2008, disque d'or... Sur 137 avenue Kaniama, il y en a beaucoup du rap, mais pas que. Il se termine avec Tanganyika, onze minutes, dont quelques-unes de spoken word. " Je déteste le terme slam, qui implique une sorte de négation de la musique, parce qu'il faut être intellectuel. Cette négation de la musique, je la trouve insupportable. Dire que la musique est juste un "accompagnement" (d'un ton un peu précieux) . Je ne pense pas: la musique est plus que ça!" Et donc... récréation. Le plus dur a été de sélectionner les titres à garder pour l'album. C'est que Baloji avait accumulé des notes, des idées, un peu trop. " Comme je le dis dans Inconnu à cette adresse, que je n'assume pas tout à fait mais qui est véritablement la chanson éponyme du disque, "je suis fait du bois dont les rêves sont faits, imagination à forfait illimité "... C'est juste se laisser aller, s'amuser, se permettre de recréer des mondes, en décloisonner d'autres. Je crois que la musique et l'art en général ont besoin de ce côté ludique, terrain de jeu." Même quand c'est très grave? " Il y a beaucoup d'humour, de second degré, des lectures multiples. Tu pourrais prendre les morceaux au premier degré, pas spécialement penser à ce que ça raconte, et ça me va bien aussi. Et d'autres où tu vas faire attention à ce qui est dit, et je trouve ça intéressant." Quant à ceux qui disent que l'art doit avant tout provoquer? " Je pense que ça peut provoquer, et tant mieux si on y arrive. Mais je crois qu'être artiste en 2018 est plus que jamais un privilège. Donc si on ne fait pas ce métier pour soi ou pour se faire plaisir, on passe à côté du truc." Ce n'est pas un plan B, alors? " Ah non, ceux qui croient ça, franchement, se sont trompés de job!" Un billet d'humeur publié dans De Standaard suggérait il y a quelques jours qu'il se charge de l'hymne des Diables Rouges. On ne reparlera pas de Damso, mais sur sa page Facebook, il ironisait alors en constatant que relayer un bad buzz suscitait plus de réactions que de relater son propre travail. Pas fait pour ce métier, du coup, celui qui a pu mettre sur sa cheminée le D6bel Music Award du meilleur live? À quoi bon se fendre d'un disque aussi fourni, ajoutant, à tout ce qui faisait déjà sa griffe, boîtes à rythmes et accents dancefloor, parlando, soul un peu seventies, synthés discoïdes et même un refrain qui n'aurait pas fait honte au Radio Bemba Sound System ( Spotlight, à propos de la dictature du clic et des réseaux sociaux)? " Pour beaucoup de musiciens, l'album est un prétexte: on a cinq bonnes chansons et on complète parce que l'objectif est de tourner. Je ne suis pas du tout dans cette mentalité-là. Je devrais l'être un peu plus mais je ne le suis pas." Et de trouver un peu "bizarre" le trophée reçu en janvier dernier: " J'avais à peine fait deux concerts en Belgique sur l'année écoulée! Mais on a joué un peu partout dans le monde." Cela fait un petit moment que Baloji tourne un peu partout, y compris en Flandre. Il est monté sur les planches de Coachella aux USA, a embarqué dans l'Africa Express de Damon Albarn... " Jouer devant un public qui ne te connaît pas, et qui en règle générale démarre sur les trois premiers morceaux, un peu interloqué, en se demandant si c'est cool ou pas, est la chose la plus difficile. Terminer avec un public conquis, c'est une super sensation!" Et jouer devant un public déjà acquis? " C'est bien aussi, ça donne une autre dynamique. Mais je suis certain qu'il y a peu d'artistes qui sont prêts à affronter ce moment de solitude où tu arrives et les gens te regardent en disant: "Ben ouais, t'es qui? Montre-nous quelque chose!" Être confronté à ce truc-là te remet à ta place, et ça te questionne." Ce genre de question, il a eu l'occasion de se la poser dès Hotel Impala. À l'époque, il tournait en France, avec un groupe et un producteur français. " Arrivés à Clermont-Ferrand, on nous dit qu'on a vendu 65 tickets, que ça va être chaud. Sur scène, je piquais du nez tellement ça me déprimait. Et puis je me suis ressaisi en me disant que ces 65 personnes étaient quand même là et que toi, tu leur donnes un concert qui n'est pas vraiment assumé..." En 2010, Baloji tourne au Congo. Changement d'état d'esprit: " Je ne sais pas ce qui s'est passé, mais, un peu comme sur le disque, j'étais vraiment en mode: "Si ça tombe, demain on ne joue plus, mais on y va, on le fait!" Eh bien ce changement de mentalité a tout fait basculer! Au Danemark, on était devant 45 mecs, on donnait tout. Un an et demi après, ils étaient 200, et maintenant on est à 800 personnes. On me dira que ce n'est pas énorme, mais ça prouve au moins qu'on construit. Ne jamais sous-estimer les salles vides, ou avec 65 mecs! J'ai vraiment galéré, mais le jour où j'ai eu le déclic, ma vie a changé!"