À l'heure d'aller applaudir Patrick Donnay, Jean-Pierre Baudson et Alfredo Cañavate, on découvre place des Martyrs les traces des artistes et représentants du monde culturel flamand venus manifester toute l'après-midi pour dénoncer les coupes budgétaires drastiques que leur promet le gouvernement communautaire. On ne peut dès lors s'empêcher de faire un rapide lien entre cette nouvelle précarité annoncée d'un milieu déjà pas particulièrement riche et le statut particulier dont ont bénéficié les trois comédiens qui font leurs adieux durant ces semaines à la maison qui les a accueillis pendant 30 ans. Engagés par Philippe Van Kessel, directeur du Théâtre National d'alors, ils sont les derniers artistes permanents de la maison. Après eux, il n'y aura plus d'acteurs salariés dans le plus important théâ...

À l'heure d'aller applaudir Patrick Donnay, Jean-Pierre Baudson et Alfredo Cañavate, on découvre place des Martyrs les traces des artistes et représentants du monde culturel flamand venus manifester toute l'après-midi pour dénoncer les coupes budgétaires drastiques que leur promet le gouvernement communautaire. On ne peut dès lors s'empêcher de faire un rapide lien entre cette nouvelle précarité annoncée d'un milieu déjà pas particulièrement riche et le statut particulier dont ont bénéficié les trois comédiens qui font leurs adieux durant ces semaines à la maison qui les a accueillis pendant 30 ans. Engagés par Philippe Van Kessel, directeur du Théâtre National d'alors, ils sont les derniers artistes permanents de la maison. Après eux, il n'y aura plus d'acteurs salariés dans le plus important théâtre public de Belgique francophone. Fin d'un privilège? Plutôt d'une époque. Les temps théâtraux ont bien changé pour le meilleur (dynamisme des collectifs, nouveaux répertoires, échanges internationaux) et pour le pire (des conditions de création toujours plus contraignantes et dépendantes des pouvoirs publics).Fabrice Murgia, l'actuel directeur du palais de verre du boulevard Jacqmain, ne pouvait laisser filer ses trois "employés" sans un ultime au revoir "après la remise de leur badge d'entrée au bâtiment". La sortie sera de scène mais pas de n'importe laquelle, leur terrain de jeu est cette fois la ville. Le Dernier Salut a ainsi été confié à Nicolas Buysse et Jean-Michel Frère, des habitués du spectacle déambulatoire -on pense à Walking Therapy ou encore à Trop de Guy Béart- qui n'ont pas refusé de jeter les trois briscards "à la rue".Procession de mots et de souvenirsRendez-vous est donné dans un café proche du National, où nous accueille le sympathique trio, en smoking des grands soirs mais chaussé de baskets des grands coureurs de fond, en vue de l'escapade annoncée. L'accueil est convivial, l'avant-propos joue la carte comique d'entrée, une amertume feinte à propos d'une situation qui les amène à prouver qu'ils en ont encore dans le ventre. La complicité des trois camarades saute aux yeux. Un casque audio sur les oreilles, un petit tabouret pliable sous le bras, une grande lanterne au bout de l'autre, ils nous invitent à reconquérir cette ville dans laquelle ils ont vécu, travaillé et ont été applaudis, avec la Lune comme "dernier projecteur". La procession connaît ses haltes lors desquelles ils revisitent les belles pages -ou plutôt tirades- de leur carrière. Si les souvenirs peuvent se bousculer dans le désordre dans la mémoire, les mots eux sont ancrés et servis avec humour (Baudson en slammeur poétique) et émotion. Jacques le Fataliste de Diderot, Prévert, Le Cid, Comme il vous plaira s'égrènent au long d'un parcours qui ne manquent pas d'arrêts cocasses, au Métropole ou à La Monnaie. Dans une Galerie de la Reine inondée de touristes, Donnay nous émeut en reprenant quelques magnifiques passages de la correspondance entre Gorki et Tchekhov, spectacle qu'ils avaient monté à trois. Dans le brouhaha d'une cité enflammée par la foule et les lumières des fêtes, la parenthèse est magique.Il ne faut pas avoir été un inconditionnel du National pour être touché par ces trois jeunes retraités, de formidables interprètes et diseurs de grands textes. Leur incroyable vitalité et leur insatiable envie de vouloir partager quelques moments avec le public épatent. Pendant une heure et demie, ils nous dressent leur bilan de trois décennies de rencontres, de rôles et d'aventures scéniques, sans aucune lourdeur, préférant l'allusion complice au livre de souvenirs. On assiste à ce best of des grands soirs, comme si l'on fêtait le jubilé d'amis de longue date. Pas un adieu (ils ne manquent pas de projets), mais un salut. Le Dernier réserve ainsi son lot de surprises (souvenez-vous, la Lune comme ultime projecteur). On laisse le charme agir encore et encore.