Au première étage de l'appartement de Nicolas Karakatsanis, Bruxelles semble à portée de main. Pour peu, on pourrait en toucher le ciel gris. Une longue baie vitrée se charge de cultiver cette illusion. Au loin, le regard repère l'architecture roturière de l'église Sainte-Catherine. Retour de l'oeil distrait vers l'intérieur. Un impérial maine coon, alangui sur un meuble de cuisine, toise le nouvel arrivant. Au bout de la pièce, des centaines de vinyles sagement alignés disent la mélomanie compulsive du maître des lieux. Il persiste et signe, dégainant une galette noire "Deutsche Grammophon" qu'il pose sur une platine sophistiquée. Des notes cristallines viennent frapper les murs de la pièce donnant à cette rencontre sa bande-son: le piano de Sviatoslav Richter. L'enchantement musical semble laisser indifférent un grand adolescent nu sous cadre portant la patte de Willy Vanderperre, le photographe de mode flamand. Des livres sur Donald Judd ou Neo Rauch confirment que l'homme qui vit ici est bien cet esthète raffiné que l'on devine. Lui-même affiche d'ailleurs un profil d'icône à la barbe poivre et sel. Impossible de ne pas convoquer mentalement cet autoportrait du Tintoret réalisé aux alentours de 1546 et conservé au Museum of Art. Tout comme le peintre vénitien, le visage de Karakatsanis semble surgir en permanence de l'obscurité et afficher la même détermination.
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Au première étage de l'appartement de Nicolas Karakatsanis, Bruxelles semble à portée de main. Pour peu, on pourrait en toucher le ciel gris. Une longue baie vitrée se charge de cultiver cette illusion. Au loin, le regard repère l'architecture roturière de l'église Sainte-Catherine. Retour de l'oeil distrait vers l'intérieur. Un impérial maine coon, alangui sur un meuble de cuisine, toise le nouvel arrivant. Au bout de la pièce, des centaines de vinyles sagement alignés disent la mélomanie compulsive du maître des lieux. Il persiste et signe, dégainant une galette noire "Deutsche Grammophon" qu'il pose sur une platine sophistiquée. Des notes cristallines viennent frapper les murs de la pièce donnant à cette rencontre sa bande-son: le piano de Sviatoslav Richter. L'enchantement musical semble laisser indifférent un grand adolescent nu sous cadre portant la patte de Willy Vanderperre, le photographe de mode flamand. Des livres sur Donald Judd ou Neo Rauch confirment que l'homme qui vit ici est bien cet esthète raffiné que l'on devine. Lui-même affiche d'ailleurs un profil d'icône à la barbe poivre et sel. Impossible de ne pas convoquer mentalement cet autoportrait du Tintoret réalisé aux alentours de 1546 et conservé au Museum of Art. Tout comme le peintre vénitien, le visage de Karakatsanis semble surgir en permanence de l'obscurité et afficher la même détermination.L'allusion à l'art pictural n'a rien d'innocent. Depuis ses débuts, le travail personnel de ce directeur de la photographie réputé (Rundskop, The Loft ou plus récemment I, Tonya) dialogue constamment avec cette pratique. Sa nouvelle exposition chez Alice Gallery, la cinquième si l'on inclut un group show, en témoigne. Il en détaille la généalogie: "Tout est parti de quatre oeuvres que j'ai découvertes en 2008 au Metropolitan Museum de New York. Il s'agit d'une série de gravures d'Hendrick Goltzius, un artiste néerlandais de la seconde moitié du XVIe siècle. Chacune d'entre elles représente un ange déchu... Je suis très attiré par cette idée de chute, de paradis perdu. J'éprouve une attirance particulière pour les choses déprimantes. J'ai pris des photos avec mon téléphone tant le mouvement représenté me subjuguait. Il revenait me hanter régulièrement." L'impulsion initiale de Disgracers a donc surgi il y a dix ans et ce n'est qu'aujourd'hui qu'elle se matérialise à la faveur d'un accrochage. Ce long processus de maturation ne doit pas surprendre. "J'organise mon travail personnel de manière radicalement différente que lorsqu'il s'agit de cinéma où tout est très contraignant parce que tellement cher. L'idée est de prendre mon temps, ne rien précipiter en raison d'impératifs matériels. Je veux que la photographie ait toujours pour moi le goût de la liberté. C'est pour cette raison que je cultive le portrait figé shooté en atelier et que j'essaie de me passer d'une équipe ou d'infrastructures conséquentes." En ce sens, la nouvelle série présentée aujourd'hui à Bruxelles déroge à la règle. "L'objectif était de reproduire les corps de ces êtres qui tombaient. Cette intégration du mouvement était techniquement difficile, elle m'a obligé à tout planifier un an à l'avance. Pour obtenir ce que je souhaitais, j'ai dû en passer par un lieu spécifique, une église désacralisée de Louvain investie par une école du cirque, et par un casting bien précis: il me fallait des danseurs et des acrobates maîtrisant leurs corps et n'ayant aucun souci avec la nudité. Je ne voulais pas que des vêtements "sociologisent" le propos. Les images ont été prises depuis une certaine hauteur pour être au plus proche des corps qui rebondissaient sur les trampolines. Les prises de vue ont duré quatre jours mais ces sessions ont été éparpillées sur plusieurs semaines, ce qui m'a permis d'affiner le tir. Au bout de l'aventure, j'ai retenu 30 photographies." Le résultat est empreint de classicisme formel, on se trouve du côté d'une esthétique marmoréenne, loin du cliché d'un artiste réputé "maître des ténèbres". L'unique image diffusée dans la presse (en bon lecteur de Walter Benjamin, Nicolas Karakatsanis préserve son oeuvre de la prolifération médiatique) témoigne de l'aspect lumineux de Disgracers. Car il est aussi question de rédemption dans ce travail que sacralise un tremblé dont il faut souligner la justesse -celle-ci n'est d'ailleurs pas étrangère à la gestion sur-précise de la lumière. En perfectionniste qu'il est, le photographe a particulièrement soigné ses tirages, forcément uniques, soit du cibachrome sur papier Canson. Et le tout a été imprimé en Allemagne par "le" labo spécialisé en la matière, le studio Grieger de Düsseldorf. Celui-là même avec lequel travaillent Thomas Ruff, Andreas Gursky et un certain Wim Wenders. Envie d'en découvrir plus? Dans la foulée, le MAD donne à voir une autre facette de Karakatsanis. It's my Own, an Everyday Fashion Story convie une série de talents -Lohas & Lohas, Thierry Boutemy...- à s'emparer des archives de OWN, un duo de stylistes (Thierry Rondenet et Hervé Yvregoneau) qui a fait les beaux jours de Bruxelles. L'appropriation de l'auteur de Disgracers? En compagnie du scénographe Leonardo Van Dijl, il a déterritorialisé le vestiaire du binôme au Sénégal afin de voir ce qu'il racontait sous d'autres peaux, d'autres tropiques.