L'Argentine Michelle Daiana Gentile hoquette, oublie les mots, tremble, essuie ses larmes qui dévalent: rien de grave, c'est juste sa façon de célébrer sa victoire dans la catégorie Student des Sony World Photography Awards, un récit sur des ouvriers reprenant en main une fabrique. Le plus dur dans la photo? Oubliez les reportages de guerre, le chaos du monde sauvage, la course au fric, le coup de mou de la presse traditionnelle, la concurrence débridée ou l'inondation Instagram. Pensez plutôt aux 210 minutes de remises de prix au Park Lane Hilton, un jeudi soir d'avril. Le temps de confirmer -on en est à notre 8e édition perso- que les photographes parlent aussi bien que les footballeurs. Preuve que l'image vraie raconte davantage que les légendes et s'en passe d'ailleurs volontiers. Ce qui n'est pas gagné en 2008, au moment où la marque japonaise à succès décide de se positionner en VIP de la photo mondiale avec l'idée des SWPA: la réputation technologique de Sony, carton grand public, se trouve snobée par les puristes et pros lui préférant Canon-Nikon, voire le chic teuton (Leica) ou les grands formats (Mamiya-Hasselblad). "Cette première édition où je suis venu à Cannes, c'était quand même un peu foireux", nous confie dans l'après-midi Martin Parr, récompensé en 2017 par la distinction suprême des SWPA et visiblement content d'être là (lire son interview). Quelques heures avant qu'un travesti à l'anglaise -accident industriel façon John Cleese- ne vienne parler de lui sur scène à propos de son prix. So british et so folklore vu les enjeux. Une quasi-décennie plus tard donc, la compétition destinée à placer Sony sur le marché international photographique est en tout cas un succès médiatique: la preuve par les 227.000 images de 183 pays reçues cette année. Quant aux 700 personnes qui dînent dans un chic ballroom londonien devant le show dia et le même menu saucé briton que l'année dernièr...

L'Argentine Michelle Daiana Gentile hoquette, oublie les mots, tremble, essuie ses larmes qui dévalent: rien de grave, c'est juste sa façon de célébrer sa victoire dans la catégorie Student des Sony World Photography Awards, un récit sur des ouvriers reprenant en main une fabrique. Le plus dur dans la photo? Oubliez les reportages de guerre, le chaos du monde sauvage, la course au fric, le coup de mou de la presse traditionnelle, la concurrence débridée ou l'inondation Instagram. Pensez plutôt aux 210 minutes de remises de prix au Park Lane Hilton, un jeudi soir d'avril. Le temps de confirmer -on en est à notre 8e édition perso- que les photographes parlent aussi bien que les footballeurs. Preuve que l'image vraie raconte davantage que les légendes et s'en passe d'ailleurs volontiers. Ce qui n'est pas gagné en 2008, au moment où la marque japonaise à succès décide de se positionner en VIP de la photo mondiale avec l'idée des SWPA: la réputation technologique de Sony, carton grand public, se trouve snobée par les puristes et pros lui préférant Canon-Nikon, voire le chic teuton (Leica) ou les grands formats (Mamiya-Hasselblad). "Cette première édition où je suis venu à Cannes, c'était quand même un peu foireux", nous confie dans l'après-midi Martin Parr, récompensé en 2017 par la distinction suprême des SWPA et visiblement content d'être là (lire son interview). Quelques heures avant qu'un travesti à l'anglaise -accident industriel façon John Cleese- ne vienne parler de lui sur scène à propos de son prix. So british et so folklore vu les enjeux. Une quasi-décennie plus tard donc, la compétition destinée à placer Sony sur le marché international photographique est en tout cas un succès médiatique: la preuve par les 227.000 images de 183 pays reçues cette année. Quant aux 700 personnes qui dînent dans un chic ballroom londonien devant le show dia et le même menu saucé briton que l'année dernière, elles témoignent qu'une reconnaissance "à l'ancienne" -l'écrasante majorité de l'assistance vient de l'antique presse écrite- adoube l'époque digitale. Le monde va tellement mal que la photographie sélectionnée aux SWPA pense à autre chose. Pas que le sujet de la guerre visible soit complètement éradiqué, non. Les images de l'Italien Alessio Romenzi -vainqueur de la section Current Affairs & News- rendent compte du conflit armé en Libye, pays disloqué et bordélique depuis la mort du dictateur Kadhafi. Prises lors de l'assaut de Syrte, bastion islamique, elles sont de qualité, courageuses, mais n'empêchent pas l'effet perturbateur de déjà vu qui pose indirectement la question suivante: comment une image de sang et de souffrance peut-elle donner l'impression qu'on s'arrête vraiment pour la regarder et l'intégrer? Face à l'insupportable robinet des corps démembrés et des chairs carbonisées contre l'invisible ennemi -l'état Islamique-, la photographie semble désarmée. Ce demi-aveu d'impuissance -on montre tellement la guerre qu'elle ankylose nos émotions- ouvre d'autres voies sur la palpation humaine. à condition de raconter des histoires, nerf de la guerre. Souffrances comprises, ce qui donne l'ampleur du champ à explorer. La Suissesse Sabine Cattaneo gagne la première place de la catégorie Conceptual avec une série sur un autre genre de vide: celui de la mort dans le cadre du "suicide assisté", l'Helvétie étant l'un des seuls pays au monde à accepter l'accompagnement de ceux qui ont choisi de partir d'eux-mêmes. Les images de Cattaneo exposent des chambres dépourvues de présence humaine, comme de pimpants hôtels hygiénistes peuplés de fantômes en sursis: peut-être est-ce parce qu'on connaît le contexte de ce qui nous est montré, mais ces lits, tapisseries, mobiliers figés, dégagent une sourde angoisse et un étouffement cruel. Ceux de personnes déjà absentes de la mécanique des vivants. à noter qu'à l'expo de la Somerset House qui reprend l'essentiel des SWPA, plusieurs exemples de la série sont encadrés, mettant systématiquement la photo à côté d'un texte explicatif. Pas vraiment une tendance, même si l'Anglais Craig Easton procède de son côté de la même dualité entre image et texte, ajoutant aux portraits face caméra des filles et garçons de seize ans, une lettre de leur main parlant de cet état particulier qu'est l'adolescence. Décrypter donc, toujours. Martin Parr explique assez joliment combien la photographie est une clé vers les pays fermés ou scellés dans les clichés occidentaux. Un décryptage possible dans une époque où le flux continu d'informations n'empêche ni la simplification ni l'indigence d'une pensée paresseuse. On aimerait ainsi comprendre la Corée du Nord de l'intérieur, histoire d'aller au-delà des mises en scène staliniennes de peuple adorant son régime orwellien mais c'est l'Arabie saoudite qui, aux SWPA, est sujette à une plongée en apnée. Tasneem Alsultan a compris qu'en documentant le procédé du mariage à la saoudienne, elle dirait des choses utiles voire nouvelles sur son pays. Elle-même devenue épouse à 17 ans, elle a vécu le divorce dans un royaume qui, pour rappel, refuse toujours aux femmes de conduire une voiture. Et peu enclin à laisser supplanter la caste des maris. Sa série, récompensée d'un premier prix Contemporary Issues, est émouvante, confirmant, s'il le fallait, que les Saoudiennes sont de la même âme et chair que la plupart des gens sur cette foutue planète. Et que certaines d'entre elles, divorcées, ne peuvent plus voir leurs enfants qu'une fois par mois, la pression familiale niant généralement leur douleur. D'un conservatisme mâle à un autre, c'est encore une femme, l'Allemande Sandra Hoyn, qui plonge dans les rapports des deux sexes. Version gore et bengalie puisqu'il s'agit de documenter la vie d'un bordel de 700 travailleuses pas forcément consentantes, parfois même pas sorties de l'enfance. Le tour de force de Hoyn est sans doute d'avoir pu convaincre les clients -policiers, ouvriers, politiciens ou simples ados en manque- de poser avec leur location du jour. La couleur ne parvient pas à dissimuler un sordide d'envergure de ce tue-l'amour officialisé, la prostitution étant légale au Bangladesh. Plus terrible encore, le témoignage du Colombien Henry Agudelo (premier prix catégorie Still Life): pour illustrer les personnes disparues dans son pays marqué par la guerre et les trafics, plus de 100.000, il a photographié les caractéristiques physiques des corps non-identifiés, essentiellement les tatouages au préalable découpés par les légistes à même la peau. D'où ces bouts de chairs encrées d'un coeur, d'un soleil, d'un sigle. Dans un noir et blanc qui ramène à d'autres traumas, ceux des camps nazis. Tout n'est pas du même calibre anxiogène, notamment ce reportage sur deux jumelles chinoises de six ans réalisé par Yuan Peng, décoré en Sport. Encore une histoire de corps, cette fois-ci soumis au supplice de l'effort qui ne donnera pas forcément envie de devenir chinois. Mais plutôt de filer en douce sous les étoiles en compagnie des extraordinaires images d'un jeune anglais, Will Burrard-Lucas. Celui-ci a mis au point tout un dispositif pour saisir la vie nocturne des animaux sauvages dans un parc de Zambie, y compris une "Beetle Cam" de son invention. Soit un boîtier installé dans une sorte de niche coccinelle mobile commandée à distance, qu'il actionne tout en synchronisant des flashs qui permettent de percer l'intégralité de la nuit africaine. Le tout dans un noir et blanc qui tient de la lanterne magique et du sonar visuel, faisant apparaître des images réalistes -celles de lions- mais aussi ce portrait d'un troupeau fantomatique de gnous et d'une hyène existant seulement par sa silhouette. Pour son sens merveilleux de la technique poétique, Burrard-Lucas -vainqueur du Natural World- méritait amplement le titre suprême des SWPA, celui de Photographe de l'année. Mais on prendra nos dix minutes de chauvinisme annuel pour applaudir celui qui lui ravit le poste, le Belge Frederik Buyckx, une première pour notre pays jusqu'ici peu distingué par la compétition Sony. Celle-ci attribuant également son Zeiss Photography Award à un autre Flamand, Kevin Faingnaert, pour ses images couleurs de la vie spartiate des îles Féroé. Comme Faingnaert, Frederik Buyckx est gantois et travaille également pour le quotidien De Standaard. Il se trouve lui aussi distingué par les SWPA 2017 pour sa traduction du rapport homme/nature, thématique aussi ancienne que l'amour et le rôti de buffle. Pour sa série Whiteout, il est allé vers le nord de l'Europe, mais également dans les Balkans et en Asie, pour saisir non pas en couleurs mais dans un noir et blanc christique, les sensations de puissance naturelle mettant l'humain à la merci des intempéries, notamment celles des neiges ultimes. Les images du trentenaire né à Anvers peuvent rappeler celles de Don McCullin, un des plus fameux photoreporters de l'Histoire qui, après avoir consommé plusieurs décennies de guerres planétaires -notamment au Viêtnam- s'est tourné vers les paysages comme oxygène indispensable à une forme de réparation mentale. Buyckx, qui savait avoir déjà décroché le prix Landscapes pour son autre série Horse Head, était groggy après la cérémonie au Hilton de Park Lane, tenant son award global comme un boxeur accroché à la seule preuve d'une inattendue victoire. Faisant le lien entre ses sujets -des hommes qui ne peuvent compter que sur eux-mêmes pour survivre- et la médiatisation qui bruisse parfois, la preuve ici, d'émotions réelles.