"J'ai une relation haine-amour avec la Grande-Bretagne et je suis mortifié par le Brexit. Pour moi, la photo est une forme de thérapie qui me permet aussi d'explorer les contradictions de mon pays. Par exemple, celles qui ont vu la production industrielle du Black Country passer d'usines employant cent personnes aux compagnies actuelles qui en font travailler deux. à cause des Chinois, merci d'ailleurs beaucoup à ceux qui sont dans la salle." Et le mètre 90 de Martin Parr d'agiter son rictus naturel: les lèvres invisibles barrent une tête de plombier sardonique, au discours parfaitement articulé devant une salle londonienne débordant de journalistes. Parr est une star devenue célèbre dans le monde de la photographie pour ses images férocement décalées: le visage exagérément buriné d'une femme mûre à la plage, couvert de mini-lunettes de protection qui la mutent en insecte grotesque. Ou cette autre probable retraitée qui photographie Venise, elle-même couverte de pigeons, incarnation de l'invasion lagunaire. Bien que désormais réalisés partout dans le monde, les chromos irradiés de couleurs de Parr restent viscéralement british au sens où le seront éternellement Ken Loach, Mike Leigh et les Monty Python, trois de ses références culturelles.

Méthodiste

"J'aime les endroits avec beaucoup de monde, explique-t-il dans un face à face avec Focus, parce que les gens constituent ma matière première. C'est pourquoi je continue à fréquenter les plages, où d'ailleurs personne ne me reconnait. Au final, il n'y a toujours qu'une chose qui compte: raconter des histoires, documenter le monde et refléter ses changements."

Martin Parr a poussé l'entomologie dans ses derniers retranchements: nous sommes tous des sujets potentiels de son microscope affûté. L'expo londonienne qui lui rend hommage à la Somerset House -jusqu'au 7 mai seulement- mais aussi certains de ses livres(1) rappellent pourtant qu'au départ, cet observateur d'oiseaux -comme son père- né en 1952 travaille de façon naturaliste. Il n'y a pas d'ironie, ou alors dissimulée, dans ses images des années 70 prises dans le Yorkshire "Elles ont peut-être en elles quelque chose qui tient davantage de la célébration que mes images couleurs, plus critiques". Parr avait quitté son Surrey natal -"tellement ennuyeux qu'il rendait le reste du monde excitant"- pour le nord charbonneux où la population campagnarde, déjà en déclin, fréquente les églises, ultimes incarnations du lien social. "J'ai grandi dans une famille méthodiste, explique-t-il, qui pratique une foi nullement sévère, plutôt laid-back et si aujourd'hui je suis athée, ce passé a compté. D'ailleurs, je continue à photographier dans les églises, des lieux très fréquentés." Le noir et blanc argentique de Parr des seventies annonce déjà les décalages ultérieurs mais de façon soft, comme cette merveilleuse image d'une bourgeoise arrosant son café de sucre devant la dernière cène christique, en 1976. "L'austérité est la marque de cette période et si le bouquin n'est paru qu'en 2013, c'est sans doute parce que j'ai mis 35 ans à digérer cette expérience". Si Parr est aujourd'hui un ponte international, l'intronification n'a rien eu d'immédiat. Ainsi, lors de son entrée à Magnum fin des années 80: l'agence incarne alors l'ultime bastion de la serious photography, chargée des spasmes et témoignages historiques et où le second degré apparaît, au mieux, comme une faiblesse morale. Parr y est vu par certains comme l'antéchrist clownesque, notamment par le vénérable Philip Jones Griffiths, qui fait circuler au sein des membres une pétition contre. Sans pour autant, au final, empêcher la nomination magnumesque. "Cela m'a beaucoup amusé mais j'ai plutôt tendance à prendre le positif, se souvient-il, amenant que les autres membres de Magnum m'ont soutenu et m'ont fait entrer à l'agence. Dont j'ai été président pendant trois années (cela se termine en juin),ce qui m'a évidemment positionné face au défi digital mais aussi dans l'acceptation de nouveaux talents, de nouvelles grammaires, de nouvelles plateformes."

Bon marché

Celui qui se présente comme un "photographe obsessionnel" embrasse le digital en 2007, essentiellement parce que l'outil a fait d'indéniables progrès. Parr ne fait pas de guerre de tranchées argentique et accueille l'actuelle profusion d'images sur FB et autre Instagram "comme l'occasion de voir des millions de mauvaises photos, ce qui ne fera que renforcer le regard des gens lorsqu'ils en verront de bonnes". On parle aussi d'un homme gérant ses affaires avec un bureau de trois personnes et qui vend "entre 50 et 100 tirages à l'année, même si je n'ai jamais tiré moi-même un agrandissement de ma vie!" Affirmant qu'il est "riche" sans détailler l'ampleur de l'affaire, tout en donnant un autre nombre: 12 000. La quantité de livres consacrés à la photographie en sa possession dans la maison de Bristol qu'il partage en famille depuis 35 ans. Ces temps-ci, hormis ses expos tournant sur plusieurs continents, Parr travaille pour la publicité -par exemple Ibis et Bon marché, il est populaire en France-, photographie l'écosse et toujours les plages qui feront l'objet d'une importante exposition itinérante en 2018. Sur ce, après un quart d'heure de causerie dans un coin d'hôtel, une dizaine de photographes s'est rassemblée pour mitrailler le Parr, incluant le journaliste de Focus. Drôle d'impression.

(1) Les non-conformistes, paru en 2013 chez Textuel.

Rencontre Philippe Cornet, à Londres