Quand en mars dernier la crise sanitaire a forcé les salles de spectacles à fermer, l'effroi a été général, mais certains plus que d'autres se sont demandé comment ils allaient survivre. En particulier les lieux et les organisateurs dont les finances reposent essentiellement sur la vente de billets. Ceux qui n'ont pas - ou guère - besoin de l'aide de l'Etat pour fonctionner. Particularité de ces francs-tireurs du spectacle vivant? Une grande partie ressort du domaine de l'humour. Avec le public confiné, tout leur business model s'écroulait.
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Quand en mars dernier la crise sanitaire a forcé les salles de spectacles à fermer, l'effroi a été général, mais certains plus que d'autres se sont demandé comment ils allaient survivre. En particulier les lieux et les organisateurs dont les finances reposent essentiellement sur la vente de billets. Ceux qui n'ont pas - ou guère - besoin de l'aide de l'Etat pour fonctionner. Particularité de ces francs-tireurs du spectacle vivant? Une grande partie ressort du domaine de l'humour. Avec le public confiné, tout leur business model s'écroulait. En mai, dans une interview au Vif/L'Express, Albert Maizel, président du TTO, le Théâtre de la Toison d'Or, à Bruxelles, spécialisé dans les comédies et les humoristes, soulignait que son lieu était "l'oublié des politiques culturelles", "sous-subsidié d'une manière totalement injustifiée". Il énumérait alors les trois "péchés originels" expliquant cette situation: "Le premier, c'est que le TTO est né d'une initiative privée. Le deuxième, c'est qu'on est venus pour faire de la comédie, un genre méprisé, non pas de la part du public mais de l'establishment. Et le troisième, c'est qu'on a eu du monde. Ça ne nous est pas pardonné et ça ne rend pas une aide utile si on voit les choses à court terme." Il synthétisait ainsi parfaitement les trois caractéristiques de tout un secteur que la Covid a forcé à crier à l'aide. A côté des lieux et des organisateurs, les artistes de l'humour se sont, eux aussi, retrouvés dans une situation délicate. Après le confinement, les salles à jauge réduite et le reconfinement partiel en Belgique, ils sont aussi confrontés au couvre-feu imposé par la France, Terre promise de tous les humoristes belges francophones. Farah, en tournée avec un plateau féminin composé entre autres de Nicole Ferroni et Laura Domenge (1), s'estimait heureuse de pouvoir encore jouer le 16 octobre (dernier soir sans couvre-feu) à Toulouse, et le lendemain à Poitiers, ville non concernée par les restrictions, mais déplorait tout de même une situation absurde, voire carrément ahurissante: "Le problème avec les barrières sanitaires et les diminutions de jauge, c'est que même si les théâtres sont ouverts, les artistes doivent payer pour jouer. Ce n'est pas viable à long terme. C'est comme si un employé de bureau devait payer pour aller travailler. C'est un peu compliqué financièrement..." Euphémisme. Et ce ne sont pas les vidéos postées sur le Web pour continuer à être visibles qui changent la donne. "C'est bien de mettre du matériel sur Internet, mais ce que les gens ne réalisent pas, c'est qu'on n'est pas payés quand on fait des vidéos, poursuit Farah, qui s'est lancée professionnellement dans l'humour il y a à peine un an, lâchant définitivement son poste de marketing manager dans la finance. Personne ne télétravaille gratuitement, et pour nous c'est pareil." Les cris d'alarme se sont multipliés ces derniers mois. Et certains semblent les avoir entendus. Fin septembre, le député bruxellois Ecolo Matteo Segers interpellait au parlement de la Fédération Wallonie-Bruxelles la ministre de la Culture Bénédicte Linard, Ecolo elle aussi: "Les cadres décrétaux n'inscrivent pas directement l'humour et le rire dans leurs politiques culturelles et artistiques. Une situation qui n'est pas à la hauteur de ce qu'apportent les artistes et opérateurs culturels en termes d'impact social et de droits culturels." Ce à quoi la ministre a répondu qu'elle entendait d'abord "cartographier les structures de production, de diffusion et de promotion avant d'envisager de faire entrer ce secteur dans notre périmètre d'action et de soutien". "Cartographier", comme au temps des grands explorateurs. Car l'humour est comme une jungle. "Une terre vierge", dit Thibaut Nève, comédien, auteur et metteur en scène (2), bien placé pour le savoir, lui qui a "un pied dans le subsidié et un pied hors du subsidié", cofondateur des compagnies de théâtre Gazon-Nève (avec Jessica Gazon) et Chéri-Chéri (avec Othmane Moumen) et qui organisait cet été la première édition - forcément Covid proof - du festival Il est temps d'en rire, au bord du lac de Genval, en alternant séances d'impro avec l'équipe de Motamo et plateaux d'humoristes (entre autres Alex Vizorek, Kody, Cécile Djunga, Zidani, Fanny Ruwet... et Farah). "L'humour couvre un spectre très large, qui va du professionnalisme le plus accompli à l'amateurisme le plus complet, analyse-t-il. Ce sont des gens qui fournissent de l'emploi et qui ont une force médiatique, mais quand on gratte un peu, on tombe parfois de sa chaise devant certaines réalités économiques. Comme les humoristes ont absolument besoin de promotion pour exister, ils sont comme de la chair à canon pour les médias, payés en dessous du barème légal. Pour des humoristes en voie de professionnalisation, on est parfois proches du scandale." La loi de la jungle, donc. "Si on décide de subsidier l'humour, il va falloir définir comment, qui, pourquoi, à quelles fins. Il faudra une grille de lecture par rapport à ces questions-là. Mais il est peut-être plus facile d'essayer de structurer un secteur qui ne s'est jamais structuré par lui-même. Si la ministre parle de cartographier, c'est qu'elle voit sans doute un espace sur lequel elle va pouvoir marquer son empreinte. Là où, pour les arts de la scène déjà subventionnés, si elle bouge le petit doigt, il y a sept ou huit fédérations professionnelles qui réagissent. Une fédération professionnelle de l'humour, il n'y en a pas." Il n'y en a pas, mais ça pourrait changer. Vincent Counard, l'aîné des frères Taloche, a sorti de ses cartons un "projet d'association des professionnels de l'humour", partant, lui aussi, du constat qu'"en Belgique, les humoristes franco- phones n'ont jamais eu ni un statut ni même des égards artistiques propres à leurs spécificités" et que "le milieu de l'humour n'a aucune attache officielle dans le monde culturel". Outre cette idée de "se regrouper autour d'une structure officielle", le projet de Vincent Counard énonce l'idée de monter en Belgique une école sur le modèle de l'Ecole nationale de l'humour de Montréal et la possibilité de disposer d'une salle de spectacles "qui servirait de laboratoire pour tester, créer et mettre en scène". Le projet est déjà soutenu par une cinquantaine d'humoristes, de Virginie Hocq à Pablo Andres, Laurence Bibot et Guy Home. Farah fait partie de la liste: "Ce serait utile pour notre métier, aussi pour soutenir les jeunes. On est tous un peu autodidactes, on ne sait pas trop où aller, par où commencer. Ça contribuerait à un cercle vertueux pour que les humoristes belges aient une place dans la francophonie." Les pistes sont lancées, reste à voir comment elles pourront se concrétiser.