Dès le premier jour, un constat s'est imposé, dans la bouche notamment de responsables d'institutions: les premières victimes, ceux qui allaient le plus "morfler", seraient les artistes eux-mêmes, acteurs, auteurs, metteurs en scène, accompagnés par tous ceux qui travaillent avec eux en coulisse, les régisseurs, scénographes, maquilleurs, costumiers... Ceux qu'on appelle en France "les intermittents du spectacle". "Les institutions ont de quoi subsister grâce aux subventions et le chômage technique pour force majeure est applicable directement à leur personnel, explique Virginie Devaster, directrice de la CTEJ (Chambre des théâtres pour l'enfance et la jeunesse, une fédération de 90 compagnies pour le jeune public). La situation est beaucoup plus grave pour les travailleurs personnes physiques du secteur et les compagnies, qui restent assez fragiles au point de vue du subventionnement et dont les seules recettes sont celles des représentations."
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Dès le premier jour, un constat s'est imposé, dans la bouche notamment de responsables d'institutions: les premières victimes, ceux qui allaient le plus "morfler", seraient les artistes eux-mêmes, acteurs, auteurs, metteurs en scène, accompagnés par tous ceux qui travaillent avec eux en coulisse, les régisseurs, scénographes, maquilleurs, costumiers... Ceux qu'on appelle en France "les intermittents du spectacle". "Les institutions ont de quoi subsister grâce aux subventions et le chômage technique pour force majeure est applicable directement à leur personnel, explique Virginie Devaster, directrice de la CTEJ (Chambre des théâtres pour l'enfance et la jeunesse, une fédération de 90 compagnies pour le jeune public). La situation est beaucoup plus grave pour les travailleurs personnes physiques du secteur et les compagnies, qui restent assez fragiles au point de vue du subventionnement et dont les seules recettes sont celles des représentations." Virginie Devaster constate que, si au niveau de la Fédération Wallonie- Bruxelles, la concertation avec le cabinet de la ministre de la Culture Bénédicte Linard (lire aussi son portrait) est "optimale", le dialogue avec la ministre de l'Emploi Nathalie Muylle, au niveau fédéral, dont dépendent les mesures de protection des travailleurs, est plus ardu. Beaucoup ont d'ailleurs été choqués de l'absence totale de la culture dans les premiers discours de Sophie Wilmès. Si la culture est une compétence des Communautés, ce silence absolu au niveau fédéral a été considéré comme de l'indifférence, voire du mépris. A cela s'est ajouté le flop de la réunion interministérielle du 12 mai, très attendue par le secteur. D'où les innombrables cartes blanches, lettres collectives, cris d'alarme et coups de gueule relayés par les médias ces dernières semaines. Principale demande posée sur la table de la ministre Muylle: que la mesure de chômage temporaire pour force majeure puisse s'appliquer à tous les employeurs des arts de la scène, sans discrimination, même pour des contrats à durée déterminée de très courte durée et même si, dans le secteur, les contrats sont en général signés juste avant la représentation. "On nous a notamment dit que c'était trop de travail pour l'Onem d'examiner toutes les preuves, reprend Virginie Devaster. Mais il suffit de faire signer une déclaration sur l'honneur par l'employeur, qui va garder toutes les pièces et qui les fournira en temps voulu. En attendant, versez les allocations et laissez les gens payer leur loyer!" Le 23 avril, le gouvernement de la Fédération Wallonie-Bruxelles a pris un arrêté pour ouvrir un fonds d'urgence pour la culture (8,6 millions, dont 2,9 millions pour les arts vivants, un montant aussitôt jugé insuffisant) (1), mais non seulement la période qu'il couvre ne s'étend que jusqu'au 3 mai et en plus il est assorti de formalités administratives complexes, voire rédhibitoires. "Je suis le premier à penser qu'il faut exercer un contrôle sur la manière dont l'argent public est distribué, mais là, on se trouve entre Courteline et Kafka", lâche Philippe Sireuil, directeur du Théâtre des Martyrs à Bruxelles. Pour Sophie Linsmaux et Aurelio Mergola, 2020 s'annonçait comme une année exceptionnelle, celle de la révélation internationale. Huis clos sans parole dans une station-service, No One, le dernier spectacle de leur compagnie Still Life, était programmé dans le In du Festival d'Avignon, prévu du 3 au 23 juillet. Le genre de Graal auquel aspire toute compagnie belge, la vitrine la plus efficace dont on peut rêver en théâtre francophone. Or, le 13 avril, le verdict était sans appel: en 2020, la Cité des Papes n'accueillera pas la plus grande manifestation théâtrale du monde. "Il a fallu annoncer à l'équipe - une trentaine de personnes - une perte de travail de plusieurs semaines, sans savoir encore si le spectacle va être reporté à la 75e édition ou si on va être indemnisés", déplore Aurelio Mergola. Si les deux responsables de la compagnie bénéficient du statut d'artiste, qui leur garantit un revenu minimal pour les périodes où ils ne sont pas sous contrat, ce n'est pas le cas de tous leurs collaborateurs. "Comme tout est suspendu, ils n'ont pas grand-chose, pour ne pas dire rien." Alors comment limiter la casse? Pour combler le vide tout en préservant au maximum les budgets dévolus à l'artistique, plusieurs lieux ont mis leurs équipes permanentes au chômage technique, totalement ou en partie. "Réduire drastiquement et d'urgence nos dépenses structurelles est pour moi la meilleure façon de protéger les futurs projets artistiques", a ainsi déclaré Jean-Michel Van den Eeyden, directeur du Théâtre de l'Ancre, à Charleroi, dont l'ensemble du personnel - y compris lui-même - a été mis en chômage temporaire le 30 avril dernier. Par ailleurs, les organisateurs ont souvent préféré à une annulation sèche un report des spectacles à la saison suivante. "Notre tâche principale a été de réaménager entièrement notre saison 20-21, ce qui est très compliqué, souligne Serge Rangoni, directeur du Théâtre de Liège. Evidemment, on appréhende des difficultés de démarrage de saison, donc on a tout reporté à partir du mois d'octobre." Avril et mai sont traditionnellement les mois où les théâtres dévoilent leur saison suivante. Si certains, comme le Théâtre royal du Parc (le 24 avril dernier, avec des spectacles aux dates encore flottantes) ou le Théâtre les Tanneurs (le 5 mai), ont décidé de franchir le pas, d'autres postposent. "La saison 20-21 des Martyrs est prête, mais nous hésitons à la mettre en ligne, confie Philippe Sireuil. Parce que ça me paraît un peu indécent, parce qu'un peu mensonger: je pense que nous n'arriverons pas à proposer la saison que nous avions construite et que le temps de la remise en cause est venu." Comment déconfiner les arts de la scène? Le 5 mai, des représentants du secteur établissaient un calendrier - très optimiste, avec notamment l'autorisation de seuls en scène en plein air devant 50 personnes maximum à partir du 18 mai - avec la ministre Bénédicte Linard. Mais de là à ce que ce planning soit adopté par le Conseil national de sécurité, il y a de fameuses étapes à franchir. En attendant, l'horizon est plongé dans le brouillard. Quand donc les artistes pourront-ils recommencer à travailler ensemble, dans des métiers où la proximité avec l'autre est incontournable? Faudra- t-il tester tous les membres d'une équipe avant de commencer les répétitions? Certains, comme les circassiens, aspirent particulièrement à retrouver leurs outils de travail. "Dans notre secteur, la première chose qu'on demande, c'est la réouverture des salles d'entraînement, insiste Isabelle Jans, coordinatrice d'Aires Libres, l'association qui fédère les représentations des arts de la rue, des arts du cirque et des arts forains. Les circassiens ont pour l'instant tous des abdos en béton armé parce qu'ils s'entraînent chez eux, mais par contre, ils n'ont plus touché depuis des semaines leur trapèze, leur fil... Ils ne peuvent quand même pas faire de l'acro dans leur salon!" Du côté des responsables de salles, l'inquiétude - et souvent la colère - grandit au fur et à mesure que les semaines sans perspectives de reprise se succèdent. Sans vente de tickets, ce sont en particulier les budgets des "bons élèves de la rentabilité" qui sont lourdement grevés, ces théâtres dont la subvention de la Fédération Wallonie- Bruxelles est loin de couvrir les frais de fonctionnement. Comme au Théâtre de Liège par exemple, qui dégage environ 1,5 million d'euros par ses propres moyens: billetterie, club d'entreprises, vente de spectacles, location de salles... Ou comme au TTO, le Théâtre de la Toison d'or à Bruxelles, entièrement dévolu à la comédie et historiquement sous-subsidié. "Là où les autres théâtres touchent 10.000 euros de subsides par représentation, nous en touchons 900, souligne son cofondateur, Albert Maizel. Pour survivre, nous sommes obligés d'avoir des taux de remplissage extrêmement élevés, et nous les avons. Mais sans spectateurs, le TTO est en danger." Comme beaucoup de responsables de lieux, Albert Maizel ne peut pas, financièrement, envisager de rouvrir avec une distanciation sociale qui imposerait des rangées et des sièges vides: "Même si on est restreints à un siège sur deux, on ne pourra pas tenir. Nous sommes obligés d'avoir 180 personnes tous les soirs. Sans compter le problème du rire. Alex Vizorek et Guillermo Guiz, qui devaient tous deux venir au TTO au printemps, nous lançaient: "Vous imaginez si on doit jouer devant des spectateurs masqués, sans voir leur visage, sans voir leurs réactions!"". Le constat est amer mais il s'impose de lui-même: on n'imagine guère des spectateurs masqués, hydroalcoolisés et clairsemés prendre du plaisir face à un spectacle, sans l'effet de masse propre aux arts vivants, sans ces moments "sociaux" qui précèdent et suivent la représentation. Quand pourra-t-on reprendre le chemin des salles le coeur léger? "J'ai reçu un courriel d'un couple de fidèles abonnés, signale Philippe Sireuil, qui disaient qu'ils reviendraient certainement au Théâtre des Martyrs, mais pas tant qu'il n'y aura pas de vaccin, parce qu'ils font partie d'un groupe à risque." Face à cette situation catastrophique, beaucoup ont décidé de parier sur leurs capacités d'adaptation. "Il s'agit d'imaginer de nouvelles initiatives, de nouveaux scénarios, de voir les choses autrement, avance Charlotte Charles-Heep, directrice artistique du Festival international des arts de la rue de Chassepierre. L'événement, qui aurait dû se tenir comme chaque année en août, a été reporté à l'été 2021, mais il n'est pas dit que le village luxembourgeois restera totalement silencieux. "Je réfléchis à d'autres formules, avec des rassemblements de 30 personnes, ou des artistes qui interviendraient dans le village sans qu'il y ait de public, en retransmettant via les réseaux sociaux ou la télévision, des déambulations que les gens suivraient devant leur maison, sur leur balcon..." En ville, les théâtres envisagent de sortir de leurs murs, pour investir les places publiques, les cours d'immeubles... Il faudra se montrer créatif. Mais comme l'affirmait une lettre collective d'artistes adressée à la Première ministre, "ça tombe bien: l'imagination est précisément l'un de nos domaines de compétence". Un défi, immense, s'ouvre devant tout un secteur... (1) Le 14 mai, le gouvernement bruxellois, la CoCof et la VGC débloquaient pour leur part une enveloppe de 8,4 millions pour le secteur culturel, notamment à destination des intermittents.