Qu'il s'agisse de politique, de sociologie ou d'économie, les mentalités occidentales accusent un temps de retard considérable quand il s'agit de rendre compte de la complexité du continent africain. À tous les coups, on le sait, sans même pointer l'aberration qu'il y a à parler de ce vaste territoire de plus d'un milliard d'habitants comme s'il s'agissait d'un seul et même pays, les stéréotypes se ramassent à la pelle.
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Qu'il s'agisse de politique, de sociologie ou d'économie, les mentalités occidentales accusent un temps de retard considérable quand il s'agit de rendre compte de la complexité du continent africain. À tous les coups, on le sait, sans même pointer l'aberration qu'il y a à parler de ce vaste territoire de plus d'un milliard d'habitants comme s'il s'agissait d'un seul et même pays, les stéréotypes se ramassent à la pelle. Dans ce contexte, on ne se surprendra pas d'apprendre qu'il en va de même dans le domaine artistique. C'est particulièrement vrai pour la photographie, que trop souvent le regard européen réduit aux clichés studio noir et blanc de Malick Sidibé, Seydou Keïta ou Jean W. Depara. Originaire du Ghana et basé à Londres, Ekow Eshun s'est fait connaître en tant que journaliste, critique d'art et commissaire d'exposition. Auteur de deux ouvrages de référence - Africa Modern (2017) et Black Gold of the Sun (2005)-, cet observateur avisé de la scène artistique africaine vient de signer un ouvrage nécessaire et rafraîchissant, d'abord paru en anglais et rapidement adapté en français, d'une acuité totale: les images ont toutes été réalisées au XXIe siècle, souvent il y a moins de dix ans. Difficile de rêver meilleure porte d'entrée vers ce que le Britannique nomme l'"Africa state of mind", notion complexe, en ce qu'elle désigne un territoire à la fois physique et psychique, que l'on traduira en français le moins malheureusement possible par "africanité". Dans les pas d'Achille Mbembe, le célèbre essayiste camerounais, l'ouvrage d'Eshun nous montre un univers créole dont la trame mobile et complexe glisse sans cesse d'une forme à une autre. Bref, exactement le genre de modernité décrite comme "afropolitaine" par l'auteur de Sortir de la grande nuit. Au total, 51 photographes venus des quatre coins du continent abordent, à travers 300 images, des thématiques aussi variées que les villes tentaculaires, le poids de l'héritage colonial et postcolonial, ainsi que les questions de genre, de sexualité et d'identité.