La différence entre les voyeurs et les poètes quand ils sont à leur fenêtre? Les premiers regardent pour savoir ce que les gens font, les seconds l'imaginent. Il a raison d'insister sur cette différence David Murgia, reprenant ici les mots d'Ascanio Celestini. Dans le spectacle Pueblo, créé le week-end dernier dans les locaux du Festival de Liège et dès ce 23 septembre en tournée, le comédien volubile ouvre le rideau qui occulte son intérieur simple sur la ville qui s'étend sous son regard. C'est un petit monde qui s'agite dans son quotidien. Derrière la fenêtre d'une cuisine qu'on devine à peine, on imagine Léonore, la cai...

La différence entre les voyeurs et les poètes quand ils sont à leur fenêtre? Les premiers regardent pour savoir ce que les gens font, les seconds l'imaginent. Il a raison d'insister sur cette différence David Murgia, reprenant ici les mots d'Ascanio Celestini. Dans le spectacle Pueblo, créé le week-end dernier dans les locaux du Festival de Liège et dès ce 23 septembre en tournée, le comédien volubile ouvre le rideau qui occulte son intérieur simple sur la ville qui s'étend sous son regard. C'est un petit monde qui s'agite dans son quotidien. Derrière la fenêtre d'une cuisine qu'on devine à peine, on imagine Léonore, la caissière de supermarché de l'autre côté de la ville qui ne compte pas ses "Bonne journée" adressés aux clients, venue rejoindre sa vieille mère dans leur petit appartement et de l'écouter lui raconter les exploits d'un paternel disparu. Il y a aussi Saïd, migrant, travaillant dans l'entrepôt derrière la grande surface. Et il y a surtout Dominique, qui habite le cabanon sur le parking du magasin, toujours prête à rendre service, rangeant les caddies contre les invendus. Elle en a bavé, mais elle vit!Une réalité dure, donc, que ce "Jésus" chevelu, interpellant de son débit tendu mais précis son apôtre "Pierre", nous chante presque, au son de l'accordéon et du clavier de Philippe Orivel. Comme une célébration des broyés du capitalisme, celles et ceux qu'on n'entend jamais. Des parcours de vie compliqués, des injustices et des difficultés à s'accrocher à un système qui ne les considère de toute façon pas. C'est simple, on ne les voit plus dans nos existences pressées, et encore plus -contexte oblige- confinées. Le théâtre vient ici lever le voile jeté sur eux et les fait virevolter dans leur sagesse et leur solidarité, sans en effacer les aspérités.Un duo qui se connaît bienCar c'est bien là la force de ce que nous dit l'auteur-acteur italien Ascanio Celestini, représentant du théâtre-récit à la Dario Fo: ne pas transiger avec la réalité qu'il raconte, mais la poétiser avec talent et sans condescendance. Son verbe nous interpelle, son rythme nous tient en haleine dans ce flot de paroles dont on ne perd rien. Le chant aux invisibles comporte ses couplets, ses refrains, ses pauses: ce bruit des morts, venu du fond des océans et qui s'entend jusqu'au bout de l'univers. C'est la troisième fois que Celestini confie à David Murgia son texte traduit en français avec la complicité de Patrick Bebi. Après le métaphorique Discours à la nation et le spatial (déjà!) Laïka, dont Pueblo se déguste comme une suite, on pourrait se dire "encore eux". Oui, encore eux! Avec la simplicité d'un dispositif scénique au service d'un récit simple et authentique, David Murgia nous cloue à notre fauteuil une fois de plus dans ce conte sur la précarité, concret et sans apitoiement.