Ici, l'accueil est chaleureux. C'est qu'ils sont rares à parvenir à cet ermitage perché sur les sommets. Ils y viennent tous pour y "travailler". À quoi? On ne le saura jamais. Ils ont laissé derrière eux famille, amis et boulot, qui ne seront jamais évoqués. Il n'y a pas d'organisateur mais une diversité de profils: un passionné d'histoire, un écrivain en recherche, une amatrice de balades dans la nature... Ressort de cette petite communauté une bienveillance mutuelle. Bref, tout va bien dans le meilleur des mondes. Et cette vie en autarcie, entièrement détachée des tracas du quotidien, de voir les journées défiler, à la fois ...

Ici, l'accueil est chaleureux. C'est qu'ils sont rares à parvenir à cet ermitage perché sur les sommets. Ils y viennent tous pour y "travailler". À quoi? On ne le saura jamais. Ils ont laissé derrière eux famille, amis et boulot, qui ne seront jamais évoqués. Il n'y a pas d'organisateur mais une diversité de profils: un passionné d'histoire, un écrivain en recherche, une amatrice de balades dans la nature... Ressort de cette petite communauté une bienveillance mutuelle. Bref, tout va bien dans le meilleur des mondes. Et cette vie en autarcie, entièrement détachée des tracas du quotidien, de voir les journées défiler, à la fois semblables et différentesOn y discute souvent de la fresque du grand hall. En plusieurs tableaux invisibles pour le spectateur, elle dépeint l'ultime bataille de Pizarro contre l'empereur inca Atahualpa au XVIe siècle, jalon dans l'histoire de la colonisation de l'Amérique latine et symbole de la victoire des conquistadores espagnols sur les peuples indigènes. L'inattendu n'est pas exclu et la sérénité sera parfois mise à l'épreuve. Mais jamais la tranquillité des lieux ne semblera véritablement perturbée, comme si l'altitude ôtait toute animosité profonde. Une ambiance cotonneuse, interpellante parce qu'inhabituelle. Ivresse de l'imaginaireIci, les esprits voyagent dans un espace où l'imaginaire est roi. Si la fameuse peinture historique est suggérée, sa description sur le plateau nous la rend visible, palpable, forte de sens. C'est exactement ce qu'Elena Doratiotto et Benoît Piret, initiateurs de ce spectacle écrit à plusieurs mains, ont souhaité rebâtir: une maison où chacun, libre d'attaches, évolue en liberté. Un idéal, inexistant dès lors. Mais l'expérience, inspirée librement de La Montagne magique de Thomas Mann, s'avère instructive sur la capacité humaine à se construire des rêves et des ambitions. Les références, multiples (Heiner Muller, Robert Musil...), ne sont pas appuyées et le spectacle s'apprécie sans ces prérequis. Au public de trouver en lui la force de se laisser porter dans cette expérimentation de la liberté totale, de poser en quelque sorte cet acte politique de "s'autoriser l'utopie", un message puissant en ces temps où l'immédiateté fait loi, où le court terme est le seul délai. Une invitation à planter au final, son propre totem, à l'image de celui autour duquel tourne notre joyeuse communauté (la scénographie laissant aussi un espace de travail à l'imagination). On pourra y trouver ici et là des combats contre l'oppression, une réécriture de l'histoire par les vaincus. Mais ne posons pas de limite à l'interprétation de ce spectacle original. Avec intelligence, humour et talent - une interprétation cinq étoiles de Jules Puibaraud, Benoît Piret (Raoul Collectif), Elena Doratiotto, Anne-Sophie Sterck (Nimis Group), Gaëtan Lejeune et Salim Djaferi -, Des caravelles et des batailles parvient à nous, public, de nous extraire du poids de l'extérieur. Un séjour au grand air dans notre for intérieur.