Créé il y a quelques semaines, le remarquable Iphigénie à Splott de Gary Owen monté par Georges Lini donnait une voix à la jeunesse sacrifiée de Cardiff à travers le parcours cabossé d'Effie (lire aussi notre critique). Aujourd'hui, en provenance de Camden Town, la version de La Dame à la camionnette donnée par Alain Lempoel place dans la lumière une déshéritée d'une autre génération, à l'autre bout de l'existence, à travers le destin de Mary Shepherd, accidentée de la vie contrainte de résider dans un van qui passera (en vrai, la base de la pièce est autob...

Créé il y a quelques semaines, le remarquable Iphigénie à Splott de Gary Owen monté par Georges Lini donnait une voix à la jeunesse sacrifiée de Cardiff à travers le parcours cabossé d'Effie (lire aussi notre critique). Aujourd'hui, en provenance de Camden Town, la version de La Dame à la camionnette donnée par Alain Lempoel place dans la lumière une déshéritée d'une autre génération, à l'autre bout de l'existence, à travers le destin de Mary Shepherd, accidentée de la vie contrainte de résider dans un van qui passera (en vrai, la base de la pièce est autobiographique) un bon nombre d'années dans la cour de l'écrivain Alan Bennett.Il y a bien sûr une légère forme d'exotisme dans ces pièces venues d'outre-Manche fortement ancrées dans leur contexte british, mais cela n'empêche en rien ces héroïnes peu communes de nous sembler familières. Et diablement attachantes, même si leurs auteurs ne se privent pas de les charger de toutes sortes de caractéristiques détestables. Effie est paumée, agressive, grossière et alcoolique. Miss Shepherd est hautaine et malpropre, radoteuse et manipulatrice, bigote et de mauvaise foi. Mais toutes deux nous font fondre grâce à leur détermination à toute épreuve et aux failles qu'elles révèlent derrière leur façade abrupte.S'il revenait à Gwendoline Gauthier d'insuffler toute son énergie à Effie, ici, pour porter Margaret et conduire son van (et sa Reliant rouge), Alain Lempoel a fait appel à sa maman de Conversation avec ma mère, Jacqueline Bir. À 87 ans, "la Bir" est délicieuse dans la peau de cette femme revêche qui essaie de garder sa dignité malgré la rudesse de la vieillesse et ses conditions de vie ultra précaires. "Je n'ai pas de temps pour le pardon; le pardon c'est pour Dieu", lâche-t-elle, impériale, péremptoire, dans l'une de ses répliques qui font mouche, à un Alan Bennett dédoublé pour la cause (sous les perruques, Bernard Cogniaux pour le Bennett qui vit, Patrick Donnay pour le Bennett qui écrit, dans un casting que complètent en efficaces couteaux suisses Frederik Haugness et Isabelle Paternotte).À l'aise dans tous ses moyens de transport et tous ses fagotages, pas même troublée par les quelques pépins techniques, Jacqueline Bir livre ici une énorme leçon de théâtre, en équilibre entre la tendresse et le mordant. Madame, quelle classe!