Le contraste saisit d'emblée. Dans ce vaste espace d'acier et de béton qu'est Kanal-Centre Pompidou est reconstitué une sorte de cocon, une pièce d'un intérieur standard délimité par quelques armoires, faute de murs. Trajal Harrell se produit au coeur de ce petit carré pour sa performance Dancer of the Year. Honoré du titre de danseur de l'année par le prestigieux magazine Tanz, le chorégraphe américain a accueilli cette reconnaissance avec humilité et rapide introspection. Que danser une fois avoir reçu telle récompense? Faut-il tirer le bilan ou se projeter dans l'avenir? Les deux options semblent indissociables dans ce que répond Harrell, qui nous offre une prestation au coeur de l'intime. Pas pour rien qu'elle s'exécute dans son salon. S'occupant lui-même de lancer la musique, il revêt pour chacun des chapitres dansés une robe, une jupe, un vêtement différent et se lance dans une danse sensible. Le performeur semble faire fi du public s'enfermant dans une bulle qu'il dessine par les tours qu'il effectue. Le mouvement naturel, simple d'apparence, est parfaitement exécuté, accompagné d'une gestuelle qui brise la frontière du virtuose et de l'amateur, du masculin et du féminin, du public et de l'intime. Le visage expressif, hésitant entre extase et tristesse, est empreint de mélancolie. La parfaite communication des émotions, jusqu'au bout des doigts, concrétise un instant de grâce. Dans Dancer of the Year, création imaginée pour le MoMA de New York, Trajal Harrell convoque sa propre mémoire chorégraphique, ces mouvements qui se cachent au fond de nous, dans nos corps imparfaits, que l'on hésite à révéler de peur d'être impudique. C'est presque à bout de souffle que le danseur exécute son dernier morceau, énergique et doux à la fois. Au final, bouleversant.

Nora Chipaumire - 100% POP © Ian Douglas

Body's revolution

L'énergie se montre encore plus explicite dans 100% POP. Nora Chipaumire, performeuse zimbabwéenne, installée à Brooklyn, nous emmène en boîte de nuit. Le public ne s'assied pas mais se disperse autour du centre où la danseuse, immobile, nous attend un micro sur pied à la main. Déboule du gros son: la chimurenga, musique populaire du Zimbabwe, entre dance-hall et ragga. Et la révolution de commencer. Chipaumire se lance dans un monologue fait de slogan. "Every nigger needs a revolution, every revolution needs a nigger!" La phrase se fait ritournelle. L'ambiance monte, tout comme le volume. Le poing levé, le micro à la main, la danseuse et son acolyte, l'impressionnant danseur (en tutu) Shamar Watt, sont survoltés et invitent l'assistance à prendre part à la "paaaaarty"! Manifeste, affirmation du corps noir et désinhibition sont au programme d'une proposition -faisant partie d'une trilogie- pleine d'énergie, même si un peu déstructurée et flottante selon le répondant du public.

Marcelo Evelin © Els De Nil

L'assistance s'est vue aussi questionnée par les performeurs de Marcelo Evelin qui jouent les Prométhée dans A invenção da maldade. La tribu entièrement dévêtue se lance, autour de bûchers prêts à être allumés, dans une incantation mystérieuse et percussive passant d'une transe individualiste à une dynamique de groupe de plus en plus construite. L'évolution lente et progressive met notre présence à rude épreuve. Interpellé, le public, debout, est laissé libre dans l'espace de jeu. Qu'est-ce que la communauté qui unit des artistes à celles et ceux qui les regardent, nous demande le chorégraphe et metteur en scène brésilien. Assister à cette recherche aux origines de l'humanité provoque tantôt l'ennui assumé, tantôt la fascination hypnotique. Passionnant débat.

Des corps qui ne mentent pas, des corps qui suent, des muscles qui se crispent et se détendent. En trois propositions, le Kunsten a démontré à quel point notre enveloppe charnelle pouvait être support et transmetteur d'émotions et de questions.

Dancer of the Year de Trajal Harrell est encore visible ces 18 (18h et 20h) et 19 mai (16h et 18h30) au Kanal-Centre Pompidou dans le cadre du Kunstenfestivaldesarts. www.kfda.be