Les films de Kleber Mendonça Filho sont comme un carnaval brésilien: bigarrés, sensuels et impossibles à résumer. The Secret Agent fait de la dictature militaire qui étouffait le Brésil des années 1970 une pluie de confettis.
The Secret Agent
Thriller atmosphérique de Kleber Mendonça Filho. Avec Walter Moura, Gabriel Leone, Maria Fernanda Cândido. 2h40.
La cote de Focus: 4,5/5
Marcelo prend la route pour rentrer à Recife, où il compte récupérer son fils, confié à ses beaux-parents. En attendant, il loge dans une sorte de pension pour «réfugiés». Pour un ex-prof d’université, sa trajectoire est chahutée, semée de cadavres (entiers ou en morceaux), d’hommes de main patibulaires, d’industriels véreux, mais aussi de compagnons d’infortune généreux. En 1977, le Brésil est sous le joug d’une dictature militaire. Kleber Mendoza Filho plonge le spectateur en immersion dans cette société sous surveillance à l’atmosphère tout à la fois poétique et suffocante. Ce thriller sinueux où l’on relie peu à peu les fils de l’intrigue offre un millefeuille narratif et sensoriel étonnamment léger, servi par la mise en scène virtuose du cinéaste, et la performance (primée à Cannes) de Walter Moura.
A.E.
Début mars, l’Oscar du meilleur film international récompensait le magnifique Je suis toujours là, de Walter Salles. La statuette pourrait à nouveau être brésilienne l’an prochain et couronner un film sur la dictature militaire du pays (1964-1985). La presse américaine s’est enflammée pour The Secret Agent (O agente secreto, en portugais). Le festival de Cannes a récompensé à la fois l’acteur principal Wagner Moura (Narcos, Civil War) et le réalisateur Kleber Mendonça Filho. «Bien que mes films soient profondément brésiliens, ils trouvent aussi un bon accueil à l’international, se réjouit le cinéaste, qui s’est fait connaître avec Aquarius (2016) et Bacurau (2019). Je suppose que les non-Brésiliens ne peuvent comprendre que 85% tout au plus de mes films. Mais c’est normal. Lorsque je regarde un film belge, je ne saisis pas tout non plus. Je ne connais pas vos fsubtilités sociales, culturelles, politiques. Pendant des années, je me suis demandé pourquoi, dans les films américains, on glissait toujours les bouteilles de bière dans un sac en papier. Je n’avais pas compris qu’il était illégal de se promener en rue avec une boisson alcoolisée. Aberrant, n’est-ce pas?»
Singulier et visuellement ingénieux, The Secret Agent plonge le spectateur dans le Brésil de 1977. Fuyant un passé trouble, Marcelo, un homme d’une quarantaine d’années, arrive dans la ville de Recife où il espère renouer avec sa famille. Là, il se heurte à un chef de police qui profite du chaos du carnaval pour assassiner des gens. Là, il se heurte à un chef de police qui profite du chaos du carnaval pour assassiner des gens. «Je suis parfaitement conscient que l’on ne peut pas faire une totale confiance à ses souvenirs, admet Kleber Mendonça Filho, qui prépare d’ailleurs un film sur ce thème fascinant. Mais mes souvenirs de 1977 sont nets. Je suis convaincu de refléter avec honnêteté l’atmosphère et le ressenti de cette époque.»
Impunité
Le réalisateur brésilien avait 9 ans en 1977. «Je me souviens d’avoir vu à plusieurs reprises des morts gisant dans la rue, victimes d’accidents de la circulation ou de violences. Notre société demeure très violente, mais on ne voit plus cela aujourd’hui: un cadavre posé là, à découvert dans la rue. A l’époque, personne n’en était surpris.»
«Rien n’est aussi politique que de prétendre être apolitique. Affirmer que l’on n’est ni de gauche ni de droite, c’est se cacher.»
Le film s’ouvre sur des chiens chassés d’un cadavre dans une station-service isolée. «Le gérant de la station estime que le voleur a reçu ce qu’il méritait, même s’il ne mérite tout de même pas d’être dévoré par des chiens. Ma filmographie est imprégnée de ce type de logique humaine fascinante.»
Selon Kleber Mendonça Filho, l’impunité accordée à la dictature militaire aurait laissé un traumatisme durable dans la société brésilienne. «En 1979, par une loi d’amnistie, le gouvernement militaire s’est octroyé un blanc-seing pour tout ce qu’il avait commis. L’excuse avancée était que l’opposition bénéficierait elle aussi de cette amnistie. Mais seuls ceux qu’ils n’avaient pas massacrés pouvaient réellement en profiter. A la fin de mon film, le fils refuse de parler avec la jeune historienne de la persécution de son père. Il se protège de ce sujet profondément inconfortable. Cela caractérise la psyché du Brésil. On ne parle pas de la dictature.»
Rire du sexe
Le réalisateur, qui fut jadis critique de cinéma, estime que les familles conservatrices portent une responsabilité particulière. «Je connais surtout des familles de gauche, et chez elles, on parle ouvertement de la manière dont le père, l’oncle, les grands-parents se sont comportés durant la dictature militaire. Certains ont combattu le régime très jeunes. Beaucoup voulaient mener une vie tranquille, mais ont tout de même rencontré des ennuis avec le régime. Mon personnage principal en est un exemple. D’autres sont partis en exil. Les familles conservatrices, en revanche, ignorent ce qui s’est produit il y a 50 ou 60 ans. C’est problématique. Elles aiment se vanter d’être apolitiques. Mais rien n’est aussi politique que de prétendre être apolitique. Affirmer que l’on n’est ni de gauche ni de droite, c’est se cacher. Je pense qu’il faut affronter son passé.»

Son précédent film, Bacurau, était un étrange mélange de western, d’allégorie politique et de film d’invasion avec scènes d’horreur et psychédélisme. Cette fois encore, Mendonça surprend avec un final sanglant, des références à des mythes urbains et des clins d’œil aux comédies érotiques qui ont envahi le Brésil dans les années 1970. «Le cinéma d’exploitation prospérait dans les années 1970. La dictature était allergique au cinéma de gauche et détestait les films porteurs d’idées fortes. Orange mécanique, de Stanley Kubrick, ou Salò ou les 120 journées de Sodome, de Pasolini, furent interdits. Il a fallu des années pour que des films comme Z, de Costa-Gavras, puissent sortir en salle. En revanche, les comédies érotiques, elles, étaient autorisées, massivement. Presque comme une drogue. Nous les appelions « pornochanchada ». Elles devenaient de plus en plus audacieuses. L’un des plans du film pourrait parfaitement appartenir à une pornochanchada: une jambe velue écrase les testicules d’un type et la jeune femme s’enfuit, la poitrine nue. Mais les images les plus « bizarres » de The Secret Agent sont plutôt ma réinterprétation de films américains de monstres ou d’horreur, tels que Vendredi 13.»
Kleber Mendonça Filho a écrit le scénario en pensant à Wagner Moura, l’acteur brésilien devenu mondialement connu grâce à son interprétation de Pablo Escobar dans la série Narcos. «En tant qu’artistes de gauche, nous avons tous les deux traversé une période difficile au Brésil. Sans vraiment nous connaître, nous nous soutenions mutuellement. Nous avons enfin réussi à collaborer concrètement.»
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